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21 - De Ulcinj à Leskovik ( km 11 060 - km 11 860)


De Ulcinj à Shkodër

Sur les remparts de la vieille cité d’Ulcinj, une table de billard est installée en remplacement de celle de navigation. Objet d’autant plus incongru qu’il dépasse du chemin de ronde et se maintient en équilibre entre les deux vides de la tourelle.

Un escargot a été pris au piège, plus probablement une âme malintentionnée l’y a déposé au profit d’une expérience funeste.

Il traîne sa coquille et un long filet de bave témoigne sur le tapis vert de son parcours et ses différentes tentatives d’évasion. D’abord une ligne presque droite, puis une première butée, un arc de cercle, une butée, demi-tour qui croise un premier passage, alors la trajectoire s’incurve, mais butée, boucle, butée, nouvelle boucle, butée, et encore, butée.

J’observe la trace miroitante du circuit sous la lumière claire d’un soleil bleu et j’éprouve un mal-être à la vue de cette énergie déployée et vaine.

Gasteropode sorti du monde, pris au piège dans ce périmètre d’abstraction.

Je repense à cette phrase de Yourcenar lue peu de temps avant mon départ :

« quel genre d’hommes serions-nous à ne pas entreprendre le tour de notre prison ? »


En y réfléchissant, je me rends compte que non seulement sa condition n’est pas si éloignée de la mienne à véhiculer son habitacle, que nos aspirations d’échappées sont communes et sont entravées par des écueils, un muret , des frontières administratives ( iranienne, grecque, Géorgienne, Croate, italienne...) , mais aussi que le dessin de son parcours, ses atermoiements, n’est pas sans rappeler le mien de parcours, d’abord décidé, puis de plus en plus chahuté par les circonstances extérieures et les nombreuses sautes d’humeurs, s’arquant, se croisant, s’entrecroisant, esquissant à la longue un gribouillis fulminé.

Plusieurs différences notables tout de même. Parmi elles la différence du territoire que l’on traverse, le sien est tout à fait inhospitalier. Le tissu lisse qui recouvre la table, tissu d’un vert pâlit par la lumière harassante et l’air marin, est morne et ascétique. Ma terre est riche et variée.

Pour sûr, la table de billard n’a pas le dénivelé des Balkans que je m’apprête à traverser pour la troisième fois, mais elle n’en a par conséquent pas toute la variété de paysages qui initie la grande vitalité de ces terres.

Les Balkans, territoire chahuté, ruisselle de lieux-dits et d’histoires, d’aspérités où la vie s’est accrochée et s’étoffe.

J’aime à imaginer que c’est la géologie qui enfante l’histoire, elle possède en ses plis la trame des horizons.

Dans chaque vallée, on peut encore observer que les villages, les hameaux, tels qu’ils ont poussé, semblent régis par des tracés dont ils contiennent l’essence en germe. Comme si dès l’origine était inscrite en eux une expérience de leur futur, et que soulevant les plis les uns après les autres, se déploie la cartographie d’une présence assignée dès la naissance.

À l’image des édifications collectives, chaque poussée humaine n’est qu’un prolongement plus ou moins docile vis-à-vis de cette origine et chaque création est déjà scellée dans la première pierre.


Je me souviens de l’appréhension quelques jours avant le départ.

J’ai beau avoir l’expérience de plusieurs voyages précédents, à habiter en ville, on se croit dépendre d’un certain confort, de la proximité de plusieurs services dont on imagine la campagne dépourvue. Bien que ce soit en partie vrai, les immenses territoires ruraux sont amplis de ressources, souvent différentes, qui pallient tout aussi bien au confort nécessaire des voyageurs.

Peu à peu on s’adapte à ces nouvelles ressources, on y est plus sensible, plus vigilant. Et alors se produit une inversion puisque les villes à leur tour deviennent sources d’inquiétudes. On s’y sent bousculé, canalisé, épié. Le fil d’accès aux choses simples a été coupé et remplacé par celui des choses sophistiquées dont il faudrait de nouveau dépendre.

Je libère l’escargot du supplice qui lui a été infligé et reprend ma route.


De Shkodër à Elbasan

Chaque journée se répète, toujours identique et pourtant toujours différente, devenir de plus en plus sensible aux variations les plus subtiles, poursuivre et éprouver par le corps la dimension physique du monde.

« Éprouver la dimension physique du monde ! », c’est ce que hurlait Kipling à ceux qui entraient dans son bureau et découvraient son corps étendu sur un sol où une carte d’Asie avait été peinte.


Après l’automne doré, l’hiver putride contamine le cœur.

Les mains impatientes de l’hiver sont venues dépouiller la terre avec barbarie.

Vent qui arrache, eau qui noie, gelées coupantes.

Les rapaces dans le prolongement des branches, d’un même brun terreux fouillent du regard un sol retourné et nu, certains d’y débusquer toutes les proies.

C’est que le nomadisme nous rend sensible aux saisons. On en dépend, on devient la saison même, et chaque fois qu’elle tourne c’est comme s’il fallait s’arracher à sa propre vie.


J’ai dormi dans des bunkers abandonnés à Aleksandroupolis et à Madzharovo, sous le porche de cabanes de bûcherons à Razlog et Gjavato, dans les dortoirs de dizaines d’auberges de jeunesse, derrière les devantures de magasins en chantier, à proximité d’ermitages, sur des plages croates, grecques, turques, des terrasses de restaurant m’accueillirent, des terrasses d’oliveraies également. Il y eût des cabanes accrochées aux branches des arbres, des logettes accoudées à des layons, des églises abandonnées, des monastères, de vieilles bergeries, sous la voûte de platanes, adossé à la flèche tendue d’un peuplier, parmi les vignes, parmi les ruines, au cœur d’une clairière, en surplomb d’un cirque, en belvédère sur des lacs. Je me suis aussi allongé dans les lits de rivières asséchées...

Voilà plus de deux cent nuits de voyage, deux cent fins de journées où s’opère le même rituel qui accompagne le déclin de lumière, où je guète dans les territoires ce qui fera chambrée. Recoin singulier, accueillant comme une paume de main, à la fois incurvé et restant ouvert, où règne une désuétude qui semble appeler une présence afin d’être complétée. J’apprécie la proximité des cours d’eau, ils donnent la sensation d’une possible échappée, un ailleurs se manifeste dans leur clapotis discret qui recouvre le silence de la nuit. M’adosser à un arbre dont les branches serviront au mobile de mes rêves.

À migrer de coquilles vides en coquilles vides, j’ai l’impression d’agir comme les bernard l’ermites. Plus exactement j’enfile le costume d’autant d’espèces, à m’installer le soir dans des nids, des coquillages, des terriers, des herbages, des tanières, gîtes, retraites...

Alors chaque soir, influencé par les caractéristiques du décor, je somnole et endosse tour à tour les costumes d’espèces, les caractéristiques, l’emploi et les destinées d’autant d’hommes.

Les journées sont animées de cette double vie, un voyage physique qu’initie la lucidité du jour, un second voyage, imaginaire où les veillées dérivent.


D’Elbasan à Blezenckë

Elbasan, un rempart isolé entaille la ville en deux parts inégales, vestige d’une enceinte de fort qui a perdu ses trois autres côtés. Il appose, insensé désormais, sa présence absurde sur la ville. Les habitants et les pigeons s’y sont accommodés, la vie s’y adosse et comme avec tout, l’adopte, en fait l’inclusion.

Trois manèges vétustes, probablement fabriqués à l’époque communiste baignent dans la fumée engourdissante des stands de châtaignes grillées. J’en achète quelques-unes non pas pour leur saveur mais pour le souvenir qu’elles m’offrirent - Istanbul, période de Noël, une marche proche de la place Taksim -

Dans le parc Aqif pasha, toute la journée des joueurs d’échecs se défient. Les hommes, âgés, emmitouflés dans des longs manteaux en feutre, forment des dizaines de petits groupes de 5-6 personnes et commentent chaque mouvements.

L’un d’entre eux, plus téméraire me lance « Albania, gut? » sous le regard cancanier des autres, je lui souris et lève le pouce.

Autant les albanais sont extrêmement fiers de leur pays, autant ils espèrent en permanence que les étranger confirment avec ferveur leur intuition.

Les derniers kakis pourrissent au bout des branches du plaqueminier.

Alors ils m’encouragent à me servir. « jetzt... gut... »

Il faut en effet attendre que le fruit soit au-delà de mûr pour que la chair devienne moins astringente et alors, on a l’impression de croquer dans de la confiture.

Autour, les sommets enneigés hibernent, alors les jours s’écoulent ainsi à Elbasan, sans heurts, sans minutes comptées.


De Blezenckë à Vlore

Il était arrivé à Blezenckë le visage clos, tête basse et la foulée lourde. Depuis déjà quelques heures, chaque villageois, poursuivant ses tâches agricoles, confiait un œil à la progression de l’homme qui longeait l’Osum.

Ça n’était tout de même pas anodin la présence de cet étranger dans ce corridor du sud de l’Albanie. Personne ne passait à Blezenckë, pour la bonne et simple raison que Blezenckë n’était pas un passage. Appuyée à de lourds massifs rocheux et proche de la frontière grecque, elle était le point d’achèvement d’une souricière sculptée dans les reliefs des Balkans. Le hameau d’une trentaine de maisonnées en certifiait la chose et se refermait sur la piste gravillonnée en provenance de Poliçan. Les jardins en terrasse dessinaient plusieurs arcs de demi-cercles adossés en gradins sur la pente et observaient tel un amphithéâtre l’unique entrée du village qui en était également la seule sortie.

L’homme, lucide sur l’écueil qui se profilait, s’en approchait avec sérénité.

Dans certaines régions escarpées il faut admettre que la terre comme la mer s’adjuge le destin de quelques naufragés.

C’est ainsi que se fit la rencontre entre Théodoros et Blezenckë.


Théodoros était maigre, le visage émacié .

On ne posa pas de questions à Théodoros sur son passé car seul son comportement à partir du jour où il entra dans le village importait. Les habitants avaient rapidement cerné son caractère taiseux, ils s’étaient accommodés de son silence, et en outre cette discrétion s’accordait aisément à l’équilibre de la communauté.


Ils ignoraient que de là où Théodoros venait, les gens l’appelaient le misanthrope et avaient envers lui une méfiance qui s’exprimait dans l’aigreur.

Non pas que dans les régions plus reculées d’Albanie se sentir aimé importait guère mais il y avait juste une résilience du caractère de chacun.

Est-ce que l’âme, plus burinée par l’inconfort des saisons se dispensait de cette intranquillité supplémentaire ? Est-ce que les missions menées, plus essentielles au maintien de la vie, en réconfortait suffisamment l’auteur pour ne pas chercher l’approbation dans le regard d’autrui.

Il en découlait que chacun se sentait libre de manifester sont caractère et l’ensemble cohabitait joyeusement, tristement, c’était selon, les récoltes et les saisons.


Les années passèrent et en dépit de son mutisme, Theodoros s’était integré au village. Il prenait part aux travaux des champs, contribuait à l’abattage du bois et participait aux différents travaux de construction.


Un matin au cœur de l’hiver, Théodoros ouvrit les yeux avec la certitude qu’il venait de se réveiller pour la dernière fois. Convaincu de vivre l’ultime journée de sa vie, il décida de rejoindre la maison d’Yllka alors que le jour pointait à peine.

Un peu en contre-bas, la roche accueillait dans un de ses renfoncement le ruisseau Osum. Les nues bouleversées de la terre, du cours d’eau et du ciel se confondaient et cernaient de rumeurs la coque abandonnée d’une barque.

Au-dessus des sommets de Zabërzan et Koprenckë, une lueur pâle légèrement plus phosphorescente annonçait l’aube.


Yllka était une vieille dame célibataire, s’occupant de sa mère alitée et d’une vingtaine de chiens qu’elle avait recueilli lors de ces excursions urbaines à Berat, Elbasan, Çokolvë. La discrétion de Théodoros lui avait permit d’observer l’agitation du monde avec acuité, il savait les bras d’Yllka grands et son regard bon. Yllka n’étant pas réveillée, il remit quelques bûches dans la cheminée puis dans le poêle et prépara le café.


Quand Yllka descendit elle ne fut pas surprise de voir Théodoros assit, pensif, à observer les volutes de fumée qui dansaient au-dessus de la tasse de café. Elle avait toujours su au plus profond d’elle-même qu’un tel jour arriverait. Sans en être triste, simplement émue de le vivre réellement et consciente aussi de l’issue que cela augurait, elle prit le temps de saluer chacun de ses chiens comme elle le faisait à chaque réveil, mais elle le fit légèrement plus lentement que d’habitude pour savourer un peu mieux chacune des étreintes et sentir battre dans ses tempes et son ventre, la mesure de ce jour singulier.


Elle s’assit et ses yeux se fichèrent dans ceux songeurs de Théodoros. Il prit la parole et Yllka essaya de dissimuler le frisson qui l’a parcourue quand elle découvrit pour la première fois la voix de Théodoros. Il laissait les mots s’aventurer au-delà de ses pensées, prendre corps et coffre dans sa gorge pour la première fois depuis qu’il avait quitté Lefkada, pour la première fois depuis son arrivée. Le ton était claire, l’élocution fluide de sorte qu’on pouvait imaginer que chaque phrase avait été longuement ressassée intérieurement avant de s’offrir. Elles étaient comme des ritournelles de pianiste, tendues avec aisance et l’on pouvait reconnaître chaque subtile inflexion, envisager la rondeur d’une caresse, l’harmonieux déroulé du geste.


Le vieil homme évoqua un conflit fratricide entre deux frères, un voyage en Italie, l’assassinat d’un ermite, l’engouement d’une bourgade pour des rumeurs jetées en pâture, la désertion face à un conflit insensé, des noces avec la mer, un homme employé pour servir de fantôme sur un navire...

En quelque sorte, aucune de ses histoires n’élucidait le mystère de sa présence ni n’offrait de clé de compréhension sur son long silence.

Elle comprit à travers la forme de contes employée par Théodoros que toute vérité confessée, ne pouvant être que volatile, fuyante ou altérable, il valait mieux les affubler d’un costume les rendant constamment présentes mais indiscernables.


Une partie du village poursuivait la construction d’une étable pour Harabel, l’un des paysans de Blezenckë. Après quelques heures, un groupe d’enfants furent les premiers à s’enquérir de l’absence d’Yllka et de Théodoros.

Ils entrèrent dans la pièce principale de la maison où Théodoros, devenu intarissable, déversait ses mots, figurant par pointillisme une fresque sur les desseins et les caractères humains.


Les enfants s’assirent sur les marches blanches de l’âtre de la cheminée et envoûtés, ils écoutèrent subjugués par l’éloquence, les contes du vieillard.

Lui, habituellement si emprunté, et cette fois-là animé d’une fougue qui appuyait certaines subtilités de la narration, captivait. Le temps semblait s’être figé.


Ils furent progressivement rejoints par le reste du village qui prit place silencieusement, employant avec autant de piété la discrétion qu’avait adopté l’étranger depuis son arrivée parmi eux.


Aux angles de la pièce principale, parmi le chaos d’une cinquantaine de paires d’yeux, quelques colosses de bois soutenaient un plafond à mi-distance avec le ciel.


Théodoros poursuivait ses nouvelles et il n’était pas rare de sentir son fil d’élocution s’envelopper d’une rondeur de sanglots. Quelques larmes même, s’écoulaient sur son visage, assaillant chaque rainure du masque grimé par le temps, certifiant l’usure d’un tempérament. Larmes de nostalgie ? Larmes de rire ? Plutôt les larmes d’une pudeur enfin fendue, sève d’un trop plein de sensibilité contenue et qui d’un instant, forçait l’écorce du corps pour s’en extraire. Il n’aurait su se donner pour moins que ça. Alors du ténébreux jaillissait le miel le plus lumineux, merveilleuse ambroisie, ambrée, pailletée d’or.


À l’intérieur de ceux qu’on croit misanthrope, est emmuré un amour fervent de la nature humaine. Parce qu’il y a dans l’âme du misanthrope un irrépressible attachement à l’absolu, d’existence absolue, de fraternité absolue, de justice absolue.

Afin que quelque chose, un caractère existe, il faut qu’il soit entaché d’une absence qui le rend présent au monde, périssable, altérable ou disharmonieux.

Pour aimer le réel il faut faire le deuil de l’absolu, et certains, ceux que l’on désigne misanthropes, s’y refusent. Sa discrétion, ses silences, c’était pour ne pas insister sur les écueils qui se plaçaient entre lui et l’expérience d’un monde qui l’attirait bien plus loin, dont il désirait s’émouvoir bien au-delà.


À l’entendre décrire avec tant de minutie les nuances de caractères humains, leurs mécanismes émotionnels, les postures adoptées au regard d’une situation complexe, on pouvait comprendre que ce misanthrope-là s’apparentait plus à un philanthrope désenchanté.

L’ellipse esquissée par chacune de ses histoires leur conférait une rondeur, une douceur, on aurait dit autant de fruits confits merveilleusement épicés qu’il prodiguait dans l’hiver de sa vie.


Il parla jusqu’à ce que l’obscurité de la nuit étreigne le ciel, la montagne, les pâturages et chaque chalet du hameau de Blezenckë. Seul le salon d’Yllka continuait de briller, d’un feu se mirant dans une cinquantaine de paires d’yeux envoûtées par leurs songes.


Puis il se retira délicatement pour mourir.


Le lendemain en fin de journée, on installa son corps toiletté sur un tapis proche de la cheminée et commença la veillée mortuaire. Les flammes provenant du feu faisaient danser pour la dernière fois les traits de son visage. Son corps blanc de vieillard était drapé d’un suaire brun. Cette nuit-là, la terre boucanée et nue se recouvrît d’un linceul immaculé de neige. La nature elle-même sembla se recueillir.


Alors que la course de la lune basculait vers son déclin, la terre se mît à lui recouvrir les pieds. Les orteils s’allongèrent et se divisèrent en de longues racines tortueuses qui fourrageaient les profondeurs humides du sol, tâtonnant dans l’obscurité en recherche d’un équilibre. Elles soutenaient les jambes flétries de vieillesse.

Les sillons de la chair se fondèrent au drapé du suaire brun. L’amalgame de tissu et de peau se durcît en une écorce dont la teinte livide mêla de subtiles reflets d’argent et d’airain. Les deux piliers qui faisaient office de jambes s’enroulèrent l’un avec l’autre, s’affermirent, séchèrent et devinrent aussi raides qu’un bois clair, solides appuis d’un tronc croissant. Le sang qui ne circulait plus, onctueux comme la sève, en adopta la basicité et se mît à irriguer de nouveau l’invraisemblable lacis de vaisseaux.

Les cheveux hirsutes s’allongèrent en rameaux, l’imposante crinière cendrée du vieillard s’étira encore, se déployant se transforma en un entremêlât de branches dont les pointes aiguës menaçaient le ciel étoilé.


Le corps qui gisait à l’horizontal il y a encore quelques instants, tendait ses extrémités ouvertes l’une vers Gaïa, l’autre vers Jupiter. Il se défendait de tomber, il répudiait son tombeau.

Alors le visage qui se tenait à l’appui des trois branches maîtresses s’élima, s’affaissa sur lui-même jusqu’à se fondre dans l’un des noeuds du tronc que le gonflement d’une des veines de la gorge enrobait et ombrageait.


L’arbre en travail s’enflait, se déhanchait et se tendit le plus verticalement qu’il puisse. Puis, atteignant sa cime, il fléchît et balança plusieurs volutes de bois qui se séparèrent et s’effilèrent. À leur extrémité, les doigts fins tenaient en offrande des fruits chauds et oranges comme de petits astres en ébullition.


Le plaqueminier du Japon, arbre du deuil, austère, nu comme un vers quand il est enfoncé dans l’hiver, le plaqueminier du Japon distille ses fruits goutte à goutte comme de précieuses larmes de miel.

Le temps continua de s’écouler insensiblement. Les enfants venus assister aux histoires dans le salon d’Yllka avaient grandi et étaient devenus parents. La maison s’était dépouillée de ses pans frêles. La végétation, en raison de son horreur du vide, s’était emparée de la ruine. Les assises de pierres où ils s’étaient serrés pour écouter Théodoros flottaient sur les vagues d’un parterre en friche comme une écume mystérieusement légère. La cheminée, son conduit oblique, unique colonne, se maintenait à la verticale et côtoyait l’arbre garni de fruits.

Il cueillaient les kakis confits à même les branches, mordaient dedans. Alors le nectar fondait sur des lèvres et des palais engourdis par le froid de décembre. Repus de sucre, à moitié ivres, ils se remémoraient les histoires, chaque mot exact avec son intonation et toute les expressions physiques du vieillard qui les avait fascinés.


Chaque veillée de Noël désormais en Albanie, on offre un panier de kakis et on se raconte les histoires que l’année a fait mûrir, attestant les péripéties d’un cycle de saison.


De Vlore à Leskovik

Les longs mois d’hiver furent source de plusieurs atermoiements. Contraint à quitter la Turquie en Novembre en raison de mon visa, je me suis posé beaucoup de questions et j’ai élaboré autant de scénarios à l’épreuve des réglementations sanitaires de chaque pays.

Rentrer en France à vélo par la Croatie, par l’Italie, faire un aller-retour en avion pour passer les fêtes avec ma famille , rejoindre le Maghreb en bateau pour y rouler, naviguer d’îles grecques en îles grecques sur les trace d’Hyperion.


En rejoignant l’adriatique, j’ai essayé de préserver toutes ces options mais finalement aucune d’entre elles ne s’est présentée et au bout des trois mois purgés hors de Turquie, je peux de nouveau m’aventurer vers l’Est.


Autant dire les choses sans détour, les aiguillages, ça n’a jamais été mon truc.

J’entends par aiguillage, faire des choix.

J’y ressens d’abord un renoncement.

Ce sentiment est d’autant plus manifeste que la nature humaine est dotée d’imagination et que le chemin emprunté est constamment comparé à celui fantasmé. Ce dernier, idéalisé, dépourvu de nuances, malmène la trajectoire choisie.


Par anticipation à cette illusion d’optique, j’ai trop souvent pris parti de ne pas choisir.

Pourtant, très jeune, il m’est arrivé une anecdote suffisamment explicite pour m’instruire des mésaventures au-devant desquelles je m’engageais . J’avais six ans et mes parents m’avaient emmené dans un parc au Nord de Lyon pour que je m’exerce à vélo.

Une descente, un plot au centre de la chaussée qui l’a sépare en deux voies, une à gauche, une à droite, j’hésite, le vélo s’emballe, j’hésite encore, le plot se rapproche, j’envisage la gauche, j’envisage la droite, emporté par la pente, incapable de choisir je rencontre le plot et me prends ma première gamelle.

Refuser de choisir est un troisième choix, fantôme, parfois plus décisif que les deux autres.


Pour quelqu’un qui appréhende ces types de situations, il y a quelque chose d’ironique à passer l’ensemble de ses journées à errer sur la route et de devoir toujours se diriger et faire des choix selon chaque croisement.

Une presque trop parfaite allégorie de la vie.


J’ai toujours en mémoire cette phrase magnifique de Margueritte Yourcenar:

« Nous avons pour condition l’infidélité à nous même. »

Une aspiration à l’intranquilité, la nécessité viscérale d’explorer la périphérie de notre être, tenter de toucher avec tous ses sens la frontière de notre présence, malmener un caractère, jouer avec la limite, la reconnaître, s’en accommoder, la franchir, expérimenter en vain de s’en affranchir.

Jouer les explorateurs, et peut-être un jour, tel Magellan, découvrir que les contours se rejoignent, que notre existence abolit les périmètres car comme la terre, elle est ronde.



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hporte44
hporte44
Feb 28, 2021

"Jamais personne ne s'est perdu.

Tout est vérité, et chemin.

(...)

Entre l'arbre et voir l'arbre

Où se trouve le songe ?

Entre ce qui vit et la vie

De quel côté coule le fleuve ?

(...)

Entre le clair de lune et le feuillage,

Entre la quiétude et l'allée d'arbres,

Entre la nuit qui tombe et la brise,

Passe un secret.

Mon âme le suit au passage.

(...)

Qu'il est dur d'être soi-même et de ne voir que le visible!

(...)

Je n'ai ni ambition ni désir.

Mon ambition n'est pas d'être poète.

C'est ma façon à moi d'être seul.

(...)

Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

A part ça,…


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Thomas
Porte
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