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04 - De Senj à Dubrovnik ( 2554km - 2951km)

Je quitte Senj en direction de Zadar, toujours bordé à ma gauche par la forteresse aux flancs abrupts des Balkans. Peu avant la fin de la journée, en contrebas d’un virage poursuivant la route du sud, une modeste église est enserrée par une pinède. Les troncs, tortueux, dessinés par le vent, dansent, balancent d’épaisses branches. 

Déhanchement immobile, sécrétion des saisons. Au dessus de nous, le maillage d’épines fait un bruissement sec, teinte la lumière de faisceaux bruns.

En fond, la ligne d’horizon d’un arc tendu, paraît impassible, pourtant constituée des remous de l’Adriatique.

Paradoxe de la perception.

Je reprends la route de la corniche, emporté cette fois de l’avant par quelques bourrasques. À ma droite, le ciel cotonneux est pris d’un incendie qui se répand de nuage en nuage, s’épaissit. Les massifs pelés des îles de Krk, de Rab et de Cres sont autant de silhouettes qui se succèdent dans un théâtre d’ombres chinoises éclairé par le scintillement funeste du soleil.


Cette nuit je m’endors étourdi par les effluves d’un champs de romarins où j’ai planté ma tente. Avec le sommeil précoce reviennent les rêves. Ils avaient beaucoup d’images à retranscrire.


Le lendemain, un peu avant de rejoindre Zadar je prends un bac et accoste sur la presqu’île de Pag, je laisse loin de moi le flot des véhicules. Dans ce silence retrouvé j’écoute Kerouac. Assonances avec cette route que j’emprunte, l’asphalte récent, immaculé et sombre rompt les étendues de champs de pierres orangées. Plusieurs imaginaires se télescopent dans cet environnement désertique qui contient les vestiges de bergeries et la trace de murets révélant les reliefs érodés de quelques collines. 

Un désert rouille d’Antonioni, île purgatoire de minéral et de fer. 

L’ombre portée des murets fait retentir par contraste l’éblouissante lumière, le muret n’est d’ailleurs lisible que par son ombre courbe, flanchant avec la terre, cela rappelle l’étrange recherche menée par Kudelka dans ses récentes photographies en noir et blanc. La blancheur de la campagne est alors d’une hostilité féroce. La rondeur des ombres et la variation qu’elles semblent pouvoir accueillir, une légère accalmie.

La modernité filante de Kerouac avec ce ruban qui s’échappe, la structure d’un panneau publicitaire mutilée, évidée, relique, totem de métal. 

Ce territoire d’apparence si vide est déjà occupé de tant d’images. 

Plus loin je retrouve des forêts de pins, la journée s’essouffle, la nature se dore d’un soleil bas qui décharge le ciel, fait danser les arbres et rehausse mon ombre qui sur quelques mètres me précède. L’heure défilant elle continue de s’allonger.

Je poursuis mon chemin vers l’Est et ces fins de journées où le soleil s’estompe dans mon dos sont l’occasion de me rappeler à moi-même. 

Du fait du glissement mélodieux des paysages, de la litanie lancinante des cigales, l’esprit opère une plongée, une transe sollicitée et centrée sur l’œil et dans de moindres mesures l’ouïe, l’odorat. Alors par cette ombre, je redécouvre les contours d’un corps plus vaste et surtout je reprends conscience de ma présence, de sa coexistence avec le monde observé.

J’agrandis la palette de mes sens.


Comme lors de chaque départ, la première appréhension va envers l’hostilité des territoires ruraux, l’inquiétude d’en traverser leur rudesse. Pourtant au fil des jours ce sentiment s’inverse, ce sont dans les villes que monture et esprit s’avèrent malhabiles.

Il faut changer de braquet, changer de focale, ralentir la foulée, être plus vif.

Le paysage de plaine, horizontal, qui se laissait traquer, flottant lentement au loin, est maintenant dressé en deux parois d’une proximité inquiétante, je veux dire incluante. Elles défilent de fait plus rapidement, insaisissable patchwork de fragments hétérogènes.

Saccades. Façades.

J’échappe aux détails, étouffé de bruits, poussé par un flot, je slalome entre les écueils signalétiques. La ville, elle, semble m’avoir déjà programmé à la sortie.

C’est dans ce contexte que j’appréhende les belles urbanisations de la côte croate.

Zadar - Sibenik - Split - Dubrovnik.

Elles sont poudrées de blanc comme de vieilles dames mais le fard n’en révèle que plus l’usure des traits, la grimace du corps, la rondeur et le pli de la pierre. 

Cet aveux a du charme.

Nous sommes de fait pris à parti, engagés, interdits à l’indifférence.


Split m’intimide, les cordons dessinés par les creux de pierre blanche émanent de l’intrigant palais diocésain. Les successions de plis qui font que nous ne savons jamais si nous marchons sur le sol ou le toit d’un palais. Cette craie blanche trace dans l’éblouissante lumière un trait sûr, un hiéroglyphe que le pas des badauds confirme par vacance. Je me promets de revenir pour en travailler le dessin.


Dubrovnik s’est développée sur une terre dont le relief rappelle la paume de deux mains jointes. La pierre forme un nid. On se love le long de la rue centrale comme des oisillons, on guette, et dans toutes les directions, la vieille ville s’étend difficilement, conquiert des parois abruptes jusqu’au rempart.

Si bien que les regards se lèvent au delà et interrogent le bleu adriatique du ciel, se bercent de la valse incessante d’hirondelles farouches.


Une brèche seulement, une entaille au renfoncement des fortifications permet de passer sous la grande horloge et déboucher sur un quai minuscule qui se recourbe et longe l’embase du rempart.

La mer pour seule échappée, discrète, interdite.

La ville est une mère aussi sécurisante que possessive, elle veille sur sa population dont le terme d’intra-muros prend une tournure nouvelle, car, lorsqu’on monte sur la Tvrdava Minceta, la tour culminante, ce n’est plus une ville qui s’offre aux yeux, mais une améthyste brûlée par le soleil. Les cairns de cristaux pâles se dressent en îlots et la face biseautée, tout en en haut, défiant le ciel, est un rougeoiement de tuiles.

Quand on entre dans Dubrovnik, on n’entre pas entre les murs d’une cité, mais à l’intérieur d’une pierre précieuse.


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"J'ai le temps de me poser la vieille question qui surgit fatalement en voyage dans le cœur sédentaire que je suis : pourquoi ne pas m'arrêter ici ? Des hommes, des femmes, des enfants considèrent ces lieux fugitifs comme leur pays. Ils y sont nés. Certains n'imaginent sans doute aucune autre terre au-delà de l'horizon. A lors pourquoi pas moi ? De quel droit suis-je ici et vais-je repartir en ignorant tout de *** de ses rues, de ses maisons, de ses habitants ? N'y-a-t-il pas dans mon passage nocturne pire que du mépris, une négation de l'existence de ce pays, une condamnation au néant prononcée implicitement à l'encontre de *** ? Cette question douloureuse se pose souvent en moi…

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Thomas
Porte
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