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18 - De Dogubayazit à Kars ( km 8766 - km 9041)

De Dogubayazit à Kars ( km 8766 - km 9041)


De Dogubayazit à Tuzluca

La route entre Dogubayazit et Kars contourne le mont Ararat dont la silhouette volcanique est quasi parfaite. Nymbées de brumes, les neiges éternelles soulignent le cratère au sommet d’une cheminée colossale. Plus je m’en éloigne et plus je mesure la prestance du dôme ( 5130m) dans son environnement.

Il devait représenter, au même type que le mont Athos, un pivot dans mon voyage, amorcer un nouveau chapitre, introduire l’Asie centrale sur la route vers l’Est.


Mais pour le moment je me dirige vers le Nord et longe un canyon qui fend le plateau anatolien. C’est la ligne frontalière avec l’Arménie, l’entaille sombre qui creuse le papier de la carte forme dans la réalité une douve naturelle baignée de pénombre.

Les parois verticales sont surmontées de part et d’autres de tours de vigies précaires bariolées de leur drapeau national.

Je regarde au-delà le plateau se prolonger vers l’Est, c’est sensiblement la même lande, rocailleuse, inhospitalière, balayée par des nuées ocres de poussières. Une chaîne de montagne se détache de l’horizon, bleue et trouble.

Je pense à tous ces noms qui irriguent l’imaginaire et qui sont blottis dans ces territoires... Bukhara, Téhéran, Samarcande, Tabriz....

Je rêve de pouvoir caresser ces territoires avec mes yeux, traverser cette panse immense, hérissée de montagnes virant à l’or matinal, au cuivre crépusculaire, argentées au clair de lune.

J’ai du mal à concevoir que cette apparente similitude de terre soit le théâtre de très fortes inimitiés récemment réveillées par le conflit du Haut-Qarabag.

Il y a pourtant de part et d’autres, le même souci des morts, le même espoir à voir des enfants grandir, le même dévouement à cultiver les richesses que procure la terre des ancêtres, le même soin pour s’inscrire dans leur sillage et transmettre.


Je profite de la présence d’un camp militaire déserté pour cuisiner à l’ombre d’un des baraquements. L’ensemble est étrange, une vingtaine de pavillons roses ont été installées là, sans idée d’ensemble. Tous identiques, ils sont posés dans un terrain vague sans bordures, sans tracés, sans enclos.

C’est comme si l’on avait jeté une brassée de dés sur une table rêche.


Il y a pourtant une maison qui se distingue et semble habitée. Sa base a été repeinte en blanc et elle est entourée d’un jardin soigneusement aménagé. L’opulence de verdure détonne au milieu du camp et son extension désertique.

Deux personnes sont assises sur la grande pierre horizontale qui marque le pas de la porte. Adossées de part et d’autre de l’encadrement, elles se font face. La première est très jeune, 8-9 ans, elle porte un pyjama rouge, ses lèvres, ses joues d’un rose vigoureux lui confèrent un visage candide. La seconde, âgée, est vêtue d’un long voile noir, probablement en raison de son veuvage.

La forme de leurs échanges laisse penser à une grand-mère et sa petite-fille, pensée confortée par la différence d’âge entre les deux.

À quelques mètres d’elles, un chien au bout d’une cordelette usée, dort dans le carré d’ombre du linge suspendu. En boule, le museau enfoncé dans l’aine, là où la peau dépourvue de poils est particulièrement douce et chaude. Le grassot de la cuisse recouvre la truffe et exerce une légère pression, ni trop lourde, ni trop légère, mesure idoine pour isoler et s’enfoncer dans le guider dans un sommeil profond.


Elles vivent seules ici et je m’interroge sur la conjonction de circonstances qui conduit à voir une grand-mère et sa petite-fille vivre seules dans un camp militaire abandonné au milieu du désert.


La porte derrière elles est entrouverte et la fumée produite par la cuisinière s’échappe. Probablement que si je m’approchais, je sentirais l’odeur de l’iprakh en cours de cuisson, un bouillon exhaussant les saveurs d’aubergines, de courgettes, de choux, d’oignons, de poivrons. Odeur gourmande qui se mêlerait aux senteurs terreuses des plants de tomates, à la coriandre et par delà le potager, aux parfums aériens du jardin, des étoiles de Bethléem, des fleurs d’orangers et encore tant de variétés.

Après tous ces kilomètres parcourus sur un sol aride et monodore, l’îlot cultivé par le mystérieux duo excite les narines. Il y a quelque chose de magique à observer comment à force de patience, il est possible de rassembler et de reproduire une telle collection d’éléments au goût et à l’odeur si différents.


Je regarde la vieille dame et la fille, elles sont si concentrées dans leur tâche qu’elles n’ont pas remarqué ma présence. Il se dégage un accord singulier entre ces silhouettes et le lieu. Ce dessin de présences est rendu immédiatement inséparable du paysage qu’elles domestiquent.


Adossées de part et d’autres de l’embrasure de la porte, face à face, chacune fixe la tige tenue délicatement d’une main pendant que l’autre main frotte la base, démêle méticuleusement les racines, brise les grumeaux de terre où elles étaient emprisonnées.

Les petites mains tavelées et ridées de la vieille dame manipulent chaque brin avec dextérité, celles de la jeune fille sont plus appliquées, plus réfléchies.

Elles prennent soin des plantes, toutes deux accroupies, entourées de bocaux, de bouteilles, de seaux, de sacs. Une flopée de réceptacles improbables que le vent a traîné jusqu’à elles et qu’elles ont collecté et trié par taille de contenance, par forme. Puis elles les ont rempli d’un mélange de terre ne provenant pas d’ici, une terre plus sombre, plus grasse.

Elles rempotent les boutures préalablement coupées et nourries. Elles les changent de mélange en fonction de l’âge du greffon, les changent de réceptacle pour que la plante ne se sente jamais à l’étroit au cours de sa croissance.

Enfin, elles les réinstallent dans le jardin, les alignent comme des fantassins, classées par régiment d’espèces, par taille de développement.

Elles font ça Instinctivement, sans orgueil, simplement animées par le plaisir de prendre soin des choses qui les entourent. Elles vivent de la satisfaction de les voir grandir, s’étoffer, se démultiplier.

Sans en prendre conscience, et c’est peut-être le décor de baraquements de l’armée qui me le suggère, elles rassemblent un contingent destiné à polliniser le désert.

Et c’est touchant que cette initiative provienne d’une vieille dame et de sa petite-fille isolées dans un camp militaire déserté.


De Tuzluca à Kars

« Quand je l’interrogeais sur la route de Téhéran qui me préoccupait, il abandonnât ses pierres et se mît à rire.

C’est un peu tôt mais vous y parviendrez sans doute, et si vous ne passiez pas, vous verriez des choses étonnantes. La dernière fois que je l’ai faites, il y a dix ans de ça peut-être, la crue avait emporté le pont sur zhilousoum. Rien à faire pour traverser. Mais comme l’eau pouvait baisser d’un jour à l’autre, les bus et les camions continuaient d’arriver de l’Est et de l’Ouest. Et comme les berges étaient ameublies par la pluie, beaucoup s’embourbèrent aux deux têtes du pont.

Moi aussi. On s’installât. Les rives étaient déjà recouvertes de caravanes et de troupeaux. Puis une tribu de Karachi qui descendait vers le Sud établirent leur petite forge et se mirent à bricoler pour les camionneurs qui ne pouvaient pas bien sûr abandonner leurs chargements. Les conducteurs qui travaillaient à leur compte se mirent d’ailleurs bientôt à l’écouler sur place, à le troquer contre les légumes des paysans du voisinage. Au bout d’une semaine, il y avait une ville à chaque tête du pont. Des tentes, des milliers de bêtes qui bêlaient, meuglaient, blatéraient. Des fumées, de la volaille, des baraques de feuillages et de planches abritant plusieurs çay kan. Des familles qui louaient leur place sous la bâche des camions vides. Quelques derviches qui exorcisaient les malades. Sans compter les mendiants et les putains qui s’étaient précipités pour profiter de l’aubaine. Un chahut magnifique ! Et l’herbe qui commençait à verdir, il ne manquait que la mosquée. La vie quoi.

Quand l’eau baissât, tout se défi comme un songe. Et tout ça à cause d’un pont qui ne devait pas se rompre, de notre désordre de pauvres fonctionnaires négligents. Oh croyez moi reprît il avec dévotion, on a beau dire, la perse est encore le pays du merveilleux.


Ce mot me fît songer. Chez nous le merveilleux serait plutôt l’exceptionnel qui arrange, il est utilitaire, ou au moins édifiant. Ici, il peut naître aussi bien d’un oubli, d’un péché, d’une catastrophe qui en rompant le train des habitudes offre à la vie un champs inattendu pour déployer ses fastes sous des yeux toujours prêts à s’en réjouir. »

Nicolas Bouvier - de l’usage du monde.




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hporte44
hporte44
Jan 09, 2021

"Il est donné à l’homme de la solitude de reconnaître que toute beauté, chez les animaux comme chez les plantes, est une forme durable et nue de l’amour et du désir. Il voit les animaux et les plantes s’accoupler, se multiplier et croître, avec patience et docilité, non pour servir la loi du plaisir ou de la souffrance, mais une loi qui dépasse plaisir et souffrance et l’emporte sur toute volonté ou résistance.

Fasse que ce mystère, dont la terre est pleine jusque dans ses moindres choses, l’homme le recueille avec plus d’humilité : qu’il le porte, qu’il le supporte plus gravement ! Au lieu de le prendre à la légère, qu’il ressente combien il est lourd ! Qu’il ait…


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Thomas
Porte
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