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17 - De Sogukzu à Dogubayazit ( km 8397 - km 8765)

De Sogukzu à Tatvan

Les deux hôtels de Pervari sont fermés en raison de la pandémie. Les habitants m’ont fortement conseillé de ne pas camper dans cette région en raison de la proximité des frontières iraquiennes et iraniennes ( moins de 30km). Les tensions avec les kurdes, mal traités par le gouvernement d’Erdogan sont assez élevées. La vieille ville de Siirt est balafrée par les violences des récentes émeutes. Pans de murs criblés d’impacts, échoppes calcinées, mosquées éventrées....

Depuis Diyarbakir j’ai pris l’habitude des enclaves militaires qui jouxtent les bazars et les places de centre ville. les chars anti-émeutes, les blindés patientent dans la pénombre d’une venelle, prêts à assaillir les rues piétonnes. Des check-points militaires cerclent les agglomérations, des patrouilles armées se fondent dans la foule... J’ai pour habitude de me fier à mon instinct, les peuples de certains pays s’envisagent plus malveillants qu’ils ne le sont réellement. C’est aussi malheureusement l’occasion pour l’urbain de dénigrer le paysan.


Pervari est accrochée sur un flanc de montagne, j’observe la route qui m’attend, elle serpente et s’élève en direction d’un col, ses bas côtés, abruptes, poussiéreux, semblent inadaptés pour y aménager un bivouac. Impossible de s’écarter de la route principale et de son trafic. Je dois me résoudre à admettre le caractère inhospitalier des prochains kilomètres. Les montagnes tirent de hauts rideaux derrières lesquelles le soleil s’est déjà réfugié. Même si le ciel reste lumineux, d’un bleu intense et clair, l’air est froid, il mord déjà la peau.


L’un des hommes à s’être regroupés autour de moi m’avertit que les professeurs de l’école élémentaires sont partis en vacance et qu’il est peut être possible de récupérer un de leur logement pour la nuit.

Après plusieurs coups de téléphone on me dirige jusqu’à une école où se trouve une chambre inoccupée pour que j’y passe la nuit.

C’est un sentiment étrange d’habiter chez un inconnu. La chambre de fonction est meublée mais très impersonnelle. Pas de vaisselle, pas de bibelots, pas de photos, il ne semble y avoir aucune prise pour imaginer de quoi ce lieu est le théâtre habituellement. Seuls de longs cheveux noirs trouvés sur le sol me permettent de déduire que l’habitante est une femme. Dans cette région où il est très rare de voir de la mixité dans le cadre professionnel, je m’interroge sur la nature de la relation qu’elle entretient avec l’homme qui lui a téléphoné.

Le vent froid gronde lorsqu’il s’engouffre entre l’embrasure et la menuiserie des fenêtres et je préfère installer mon lit de bivouac à l’autre bout de la pièce, accolé à la porte d’entrée. Les couloirs de l’établissement ronronnent d’absence et m’aident à rencontrer le sommeil.

Le lendemain matin, alors que je viens de commander mon petit déjeuner en terrasse, je suis abordé par 6 militaires qui sortent de leur véhicule blindé surmonté d’une plate-forme armée d’un système d’artillerie. Bien qu’ils soient en civil, ils exhibent fièrement leurs armes. Il semble dans la nature des hommes de se différencier de la foule quand on leur offre la conviction qu’ils sont plus puissant qu’elle.

Ils se dirigent vers ma table. Le contrôle du passeport est fréquent, mais il s’accompagne cette fois-ci d’un interrogatoire suspicieux et précis.

Nom des parents, métier des parents, date d’entrée en Turquie, raison du voyage, où ai-je dormi les cinq derniers jours, pourquoi je suis allé au Tadjikistan il y a deux ans...

L’homme qui me pose toutes ces questions semble être l’adjoint. Le chef se charge d’écouter, m’étudie du regard, ferme, impassible. Pendant ce temps, un autre feuillette mon passeport, déchiffre chaque page. Il s’aide de son doigt pour scanner les lignes comme un enfant lorsqu’il apprend à lire, ça prête à sourire mais je ne souris pas. Il n’y a jusqu’alors eu aucun geste de complaisance de leur part, je ne peux pas être celui qui fait le premier pas. Deux autres examinent mon vélo et les bagages harnachées. Ils en parlent ensemble, mais j’ai bien l’impression que c’est plus la mécanique qui les interpelle plutôt qu’une inspection anti-terroriste. Le dernier, proche de la voiture, surveille l’ensemble de loin, la mitrailleuse en bandoulière, les deux mains prêtes à dégainer.


Les deux hommes qui s’étaient attablés en face de moi regardent le carnet sur lequel j’étais en train d’écrire en attendant mon déjeuner. Ils le regardent avec méfiance comme s’il s’agissait d’une arme. Ils demandent à le feuilleter.

C’est toujours étrange de voir des représentants d’état avoir peur des mots. Voir leur regard inquiet face à un élément qui leur échappe absolument et génère de l’incompréhension.

Chaque page est photographiée et est envoyée par téléphone je ne sais où.

Une page a semblé les inquiéter tout particulièrement, celle où j’inscris mes kilomètres journaliers parcourus, leur somme, les lieux de bivouac.

Tous ces noms de villes encadrés de chiffres développaient une incompréhension accrue.

Je dois expliquer le sens de cette page.


Le restaurateur, déférent, m’a apporté discrètement mon brunch.


En attendant le coup de téléphone de l’administration avec qui ils étaient en contact pour analyser les images qu’ils avaient envoyé, ils reprennent leur interrogatoire. Plus où moins les mêmes questions, juste histoire de ne pas se laisser vaincre par le silence.

Depuis mon voyage en Birmanie, j’ai l’habitude de ces situations, elles sont souvent plus théâtrales qu’elles ne portent à conséquences. Ça répond à un instinct assez primaire, renifler l’animal qui entre sur son territoire afin d’en envisager ses intentions.

Je privilégie les réponses courtes et orientées vers ce qu’ils souhaitent entendre. Inutile de raconter toute l’histoire, tout le projet, ça risquerait d’offrir des prises auxquelles leur curiosité paranoïaque pourrait s’accrocher

Mon repas refroidit et j’y jette quelques regards démonstrativement désespérés.

L’ultimatum par la pitié, je reconnais que c’est sournois, mais de fait le rapport s’inverse. La méfiance ne permet pas d’abroger certains principes d’hospitalité. La discussion s’interrompt et je peux manger.

Les militaires patientent, reçoivent les réponses aux messages envoyés.

Coup sur coup, la situation s’inverse, je suis innocenté.

La tournure des phrases jusqu’alors interrogative prends des allures de conseils insistants, d’ordres à peine déguisés.

Canaliser est la forme manifeste de la prévenance pour ce type d’individus. Modeste expérience de ce qu’est une région administrée par l’armée.


L’un d’eux déplie une carte de la région. Elles est magnifique cette carte, patinée par les caresses du temps, les fibres semblent s’être fondues ensemble, on dirait un cuir animal aux tracés mystérieux.

C’est décevant de voir de tels objets, imprégnés d’une qualité métaphysique, manipulés par des mains « d’hérétiques ».

Je sais au fond de moi que j’ai tort d’écrire ceci. En réalité , il y a une attache au territoire extrêmement sensible pour les milices qui sillonnent toutes les terres de cette région. À embrasser tous ces paysages à travers toutes les saisons, ils en sont devenus également les confidents.

Aimeraient ils un territoire moins difficile à administrer au risque d’abandonner la saveur singulière de cette terre tourmentée ?

Je crois qu’autrefois, pour peu que ces individus étaient doués de sensibilité, il existait un amour paternel entre le douanier et la montagne qu’il veillait, entre le militaire et la région qu’il administrait.

Même s’ils sont difficiles à déceler dans la troupe des six militaires face à moi, plus préoccupés par leur autorité sociale, ces sentiments doivent bien exister, peut-être à l’état embryonnaire.


La carte sous mes yeux est une fresque de signes anciens. Chaque unité logographiée, à la manière des sinogrammes, est un rappel simplifié à l’élément qu’il raconte.

De même que le tatouage marque la peau, chaque signe imprègne le papier et semble s’assimiler à lui. L’arbre représenté puise ses racines dans la fibre de la feuille, le cours d’eau l’érode, s’y heurte, repart. Ici on peut envisager la représentation d’un dévers abrupt, là, dans le méandre d’un torrent, l’emplacement d’une auge pour abreuver un berger et son troupeau.

Assemblés ils forment une histoire.

En fait, ils forment des histoires, autant d’histoires qu’on le souhaite, car à la différence de l’écriture, on peut s’affranchir des lignes horizontales et lire/lier ensembles une infinité de parcours.

Sans en dessiner le profil, de ce tissage d’éléments, on peut ressentir la forme quasi exacte des montagnes, leur rugosité, l’épiderme de chaque versant.

Ressentir et non voir.

C’est surprenant de voir comme la représentation du territoire a emprunté le chemin inverse des œuvres d’arts.

D’abord sous Cassini, une abstraction, cette suite de signes qui rappelle un tableau de Kandinsky, jusqu’à la photo satellite, exhaustive, d’une neutralité confondante.

Je déborde d’envie de prendre cette carte en photo mais je sais que la confiance qu’ils m’accordent est fragile, et la prise de photo, de surcroît d’un objet appartenant à l’armée, réactiverait un climat de méfiance.

Après s’être concertés, l’un d’eux m’indique les routes que je n’ai pas le droit de prendre.


Dans un anglais simple qui assume son aspect naïf je leur demande :

Et ici, qui est l’ennemi ?

Ils me regardent décontenancés, puis l’un d’eux répond, ce sont les kurdes, l’autre, ce sont les chiites.

Je ne m’appesantis pas mais j’apprécie que la réponse ne soit pas si limpide. Je sais que le peuple kurde se sent opprimé. De fait, ceux que je croisais sur la route manifestaient un hospitalité encore plus remarquable. J’ai parfois roulé avec plus de 6kg de fruits offerts ( pastèques, grenades, oranges, raisins...). J’ai été invité à boire du thé et à manger de nombreuses fois. J’ai senti qu’à travers ces gestes, les kurdes souhaitaient faire reconnaître la dignité de leur culture, attachée aux valeurs ancestrales d’accueil et d’attentions. Valeurs qu’ils jugent en résistance face à une Turquie tournée vers la modernité, indifférente et cupide.


Les militaires insistent, ils m’expliquent que les routes qu’ils m’ont montrées ne sont pas seulement déconseillées, elles sont interdites. En définitive, il me reste qu’une seule route possible, elle va en direction du Nord et du lac de Tatvan. Un col à 2400m, puis il faudra redescendre à 600m pour traverser un cours d’eau, puis remonter à 2600m, rejoindre à nouveau la rivière en contre-bas pour un dernier col à 2400m... je soupire.

ça va être les montagnes russes, j’en ai pour trois jours au lieu d’un.... c’est ainsi.

Aucun village suffisamment grand pour être doté d’une supérette, pas de station-service, le vélo va être chargé en nourriture et en boisson... il faut que je me ravitaille.


Les militaires s’en vont enfin, je crois qu’ils sont satisfaits de l’effet produit. Depuis le début de leur inspection et jusqu’à maintenant, une assistance d’hommes et d’enfants s’est agglomérée tout autour de nous formant un cercle si dense de regards curieux qu’il était impossible de voir un petit bout de rue. C’était comme un ring refermé sur son spectacle, une foule d’observateurs incrédules.

Un événement comme ça, dans les rues de Pervari, ça pallie à l’absence de théâtre.

J’attends un peu que l’assistance se dissipe pour reprendre mon chemin.


Sur les trois jours, les seules attaques que j’aurais à affronter seront celles des abeilles dont les ruches bordent la route. C’est impressionnant l’agressivité et la ténacité que peut avoir une abeille dérangée dans sa tâche. Je m’en sors avec quelques piqûres et apprends à les esquiver.


De Tatvan à Dogubayazit

Pour rejoindre Van depuis Tatvan, il faut traverser le lac et accoster à la rive Est 90km plus loin. Il n’y a qu’un ferry-boat par jour alors je prends beaucoup d’avance pour être sûr de ne pas le rater mais je comprends assez vite que l’horaire est élastique. Les voies ferrées sont trop compliquées à établir dans la région montagneuse d’où je viens, et c’est un train entier de fret qui est chargé sur le pont, par série de 6 wagons, 4 séries au total. De la plateforme supérieure, j’observe d’un œil mi-clôt les manœuvres afin que les rails du bateau s’alignent parfaitement avec ceux de la gare d’échange.


Je suis seul sur ce navire vétuste, semblant provenir d’une autre époque, démesurément grand pour moi seul. Je m’allonge à même le sol du pont dont le métal a capté toute la chaleur du matin. Pris entre les deux chaleurs, celle des rayons de soleil, celle du pont je m’endors, bercé par les sons lointains des engrenages, les entre chocs de ferraille, les cris des manutentionnaires.

Le moteur du bateau crache un premier râle, puis un second, plus clair.

Nous nous éloignons du rivage et je me rends compte que deux femmes en burqa se sont installées sur la plate-forme, à 50m d’où je suis.

Leur silhouette élancée, les épaules, le cou fin, me laissent imaginer qu’elles doivent être assez jeunes. Leur prestance, leurs postures confirment cette première impression.

Elles de leur côté, moi du mien, nous observons les côtes s’éloigner au point où leurs parties habitées deviennent une ligne confondue à la rive. On peut sentir l’altitude dans la qualité de lumière caractéristique aux hauts-plateaux.

Nous avançons très lentement et deux heures plus tard nous ne voyons toujours pas la ville de Van. Le moteur s’interrompt, le grognement est relayé d’un clapotis d’eau qui heurte la coque. La bateau avance encore quelques minutes au ralenti, puis s’arrête.

La plate-forme de métal est balancée paisiblement par l’eau, étrange radeau observé par le cirque de montagnes rousses et de volcans qui encerclent le lac.

Il parait qu’une coulée de lave aurait relevé le niveau du lac et qu’un château se trouverait désormais 10m en dessous de la surface.

D’ici, tout ce qui concerne les hommes semble fantomatique, appartenir au passé ou à ailleurs.

Je regarde les deux femmes à l’autre bout du pont. L’une d’elle enlace l’autre depuis que nous sommes partis. Le tissu sombre ne dissimule pas l’attraction des deux corps, leur désir de s’épouser le plus fidèlement possible. L’une en négatif de l’autre pour en envisager les contours, pour en former, l’espace d’un instant, le fossile.


Alors je leur associe une histoire. Ces deux femmes se seraient enfuis de Syrie. Elles s’aimaient et elles se sont échappées. Ce serait une histoire à la Thelma et Louise, un amor féminin qui vogue et se gonfle par les accrocs qu’offre indubitablement la route. Chacune se révèle à l’autre. Un road movie traversant le moyen-orient. Elles se dirigent vers l’Est pour la seule raison qu’à l’Ouest la mer a trop de sang. L’anonymat que leur confère le voile serait leur allié dans la foule des villes, mais pas sur la route où les femmes n’ont pas leur place. Au début de l’histoire, on ne saurait rien d’elles si ce n’est leur complicité, ce serait comme une idée brute, posée dans un contexte hostile. Au fil des étapes, les traits de caractère se sculptent, on développe une intimité avec elles sans jamais accéder à leur apparence.


Après quelques temps, le moteur de secours démarre, nous voguons au ralenti et nous arrivons finalement à Van dans la nuit. Les wagons prennent un aiguillage, elles un autre, et moi également.


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hporte44
hporte44
Jan 02, 2021

"Jusqu’alors, il avait avancé avec l’insouciance de la première jeunesse, sur une route qui, quand on est enfant, semble infinie, où les années s’écoulent lentes et légères, si bien que nul ne s’aperçoit de leur fuite. On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, et personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer. Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices ; de la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un…


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Thomas
Porte
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