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11 - De Didim à Konya ( km 6017 - km 6783)

De Didim à Yenipazar

Il a été difficile de laisser derrière moi la mer Méditerranée...

je me souviens encore du jour où, franchissant la frontière entre Slovénie et Croatie, j’avais avalé les kilomètres pour la voir, la voir enfin.

Cette surface qui remue paisiblement et qui nargue le ciel de variations bleues plus intenses et profondes, des reflets scintillants à faire blêmir les étoiles. L’odeur saline de l’air, le vis-à-vis entre le relief du littoral et celui des profondeurs qui répond en loupe, agité par le léger courant des bas fonds. Constellation d’oursins face à celles des pins. Bruns, violets, verdâtres, tous épineux et ronds.

Ces deux mondes enfin face à face,

dans mon désir de plonger, je deviens Alice.


Depuis 5000km je parcours des territoires qui ont été influencés de près ou de loin par le bassin méditerranéen. Il est un écosystème, une communauté de nations qui place le métissage comme totem de sa culture. Une hyper-nation qui interroge la face terrienne de l’Europe. Comme s’il l’obligeait à admettre un second visage, marin, sorte de Janus. Il s’est épaissit par la curiosité envers l’autre, a fait de la découverte l’échafaudage d’une identité hétérogène.


Je n’ai pas de souvenir de mon berceau, mais je crois que cette mer détient des lignes de force qui se lient à lui. Ma mère m’a raconté que lorsque j’avais 8 mois, j’avais des problèmes respiratoires. Une rebouteuse de cadaques a préconisé que je respire de l’eucalyptus. Mes parents ont alors récupéré une branche d’eucalyptus dans ce même village de catalogne, et ils l’ont ramené à Lyon où on vivait à l’époque. Sur les pentes de La Croix rousse, j’ai inspiré l’essence de cet arbre.


Je ne peux pas dire si cet événement s’est inscrit dans mon inconscient, peu importe, ce que je sais , c’est que quand je bascule d’un col et que cette mer apparaît, alors je ressens le besoin de fermer les yeux, d’inspirer très fort, comme pour avaler l’instant, puis de rouvrir lentement les yeux afin de certifier l’apparition.

Que ce soit cadaques, port de la selva, Athos, Rijeka, Korcula, Fosa, Karaburun, j’ai l’impression qu’une fenêtre est là, qu’elle s’ouvre sur une étendue douce, qui me rassérène.


Pourtant, et en cela elle est un personnage mythologique, elle accueille le grand drame contemporain, une somme infernale de tragédies, d’espoirs douchés et de vies déshumanisées.

Mitylene, boat people, ile de lesbos... un amas d’épaves rassemblées et qui se sont fichées au sol. Cimetière visible qui en suggère un autre plus enterré, plus terrible.

Au large d’agaycik les casernes militaires de la côte dissimulent mal les camps de migrants, tout ça se tient à distance comme pour n’apparaître qu’à la télévision et l’assimiler au fil des mauvaises fictions.


Je ne souhaite pas politiser mes publications parce que je ne crois pas que ce soit la meilleure manière de développer du lien entre les affinités, mais il est impossible de tourner le dos à ce territoire en feignant l’insouciance.



De Yenipazar à Pamukkale

Routes, rues, chemins, pistes, passages, allées, contre-allées... toutes ces voies soumettent à une liberté conditionnelle. Elles restent bordées de fossés de part et d’autres qui les séparent du vaste paysage.


Automobiles à balles réelles fusent, la carlingue froisse l’air. Sur le macadam, les pneus grondent, accrochent aux aspérités, se décollent d’une viscosité noirâtre. Le son amplifié rend chaque passage menaçant.


À Isparta je découvre que Pierre Loti prête son nom à une enseigne de meubles occidentaux... étrange pied de nez pour l’homme conquis par la Turquie et sa tradition. Celui qui décora sa maison aux aspirations orientales est ici réduit à son origine.


Désormais entouré de montagne, je suis réveillé à 5h30 par l’appel à la prière d’un village à 2-3km de mon campement. Les fins des vœux s’étirent, s’alanguissent , sont prolongés par le silence grave de toute la vallée. Étrangement elle semble ainsi s’unir. Le son, sous la mesure du temps se métamorphose en espace. Déjà le ciel s’éclaircit et révèle les silhouettes sombres des reliefs .

Cette sensation réveille l’émotion d’une matinée de Noël à Ankara. Il avait neigé toute la nuit sur l’Anatolie où nous étions arrivés dans l’obscurité. Alors nous sommes montés jusqu’à la crête d’une colline où se trouvaient les ruines d’un château. La neige était immaculée, elle étouffait tous les sons. Les branches des arbres ployaient sous la masse blanche. Arrivés sur les remparts, l’appel à la prière débuta. Sous nos yeux, le spectacle des plaines d’Anatolie toutes blanches, quelques flèches de minaret, et les chants feutrés qui semblaient dialoguer avec les lieux.

Depuis, chaque appel ravive cette émotion.


De Pamukkale à Sagalassos

Pour atteindre les ruines du palais antique de Sagalassos il faut traverser des solitudes désertes et dépouillées. Pas un seul arbre, et les terres nues vont, montant jusqu’au ciel sans jamais montrer de sérénité. Seul, le visage de bête farouche, solitaire, que peut avoir la montagne à ce moment-là, avec son pelage de loup. Le borée emporte les chardons emmêlés en d’intenses paquets. Mes pneus écrasent le sable, on croirait entendre le son d’un gramophone tournant sur une face vierge, l’amplification seule du vide. Il y a une mélancolie propre à la Turquie qui se révèle dans quelques incursions automnales. On l’appelle üzün.

La route se faufile entre deux soulèvements de roche. Tendons de pierres nervurés d’efforts. Au passage du col, un vent intime et régulier file. Il semble être né avec les montagnes et n’avoir jusque-là jamais discontinué. Pour la première fois depuis que j’ai quitté la France, je sens la fine morsure d’un air frais sur mes avant-bras. Il vient du Nord et porte avec lui les odeurs de sapins, d’hêtres, d’amandiers et de figues. L’ailleurs se lie à moi par les narines.

C’est alors qu’apparaît une pierre plus blanche et profilée, amenée ici dont ne sais où, et en appelant d’autres. Des fragments de murs, des amorces d’habitations couleur de craie. l’asphalte est remplacé par un pavé rond qui hérisse le sol. Contraint à ralentir puis poser le pied à terre, Il faut éprouver le territoire avec son corps. À première vue Sagalassos est la collision improbable et inquiétante de la nature et de l’art.

Très différente d’une cité comme Angkor où les pièces végétales ont tapissé toutes les brisures de pierres disjointes, où les poussées ont malmené les édifices, Sagalassos est une ruine par disparition et éboulement. On progresse dans la ville évidée, sol crénelé de pierres polies, une arche isolée signale le seuil de la cour du palais. Ici et là des amorces d’arcades qui forment l’enceinte, et des morceaux de corps. L’épaule musculeuse d’un Apollon en pierre, la hanche ronde d’une Aphrodite, les boucles d’une chevelure de colosse. Une farandole de membres divins somnolant à même le sol et bercés par un fil d’eau continu frappant la surface d’un bassin d’eau claire.

Le palais, légèrement en contre bas d’une source, paraît la mise en scène seule de cette improbable irruption d’eau si proche du ciel. Chaque site antique interpelle par sa faculté à dialoguer avec la composition organique du lieu. Sans se soustraire, sans dominer, il met en scène et en lumière la grâce spectaculaire que détient la nature. Ces éclats de poésie interpellent l’architecte que je suis. Nous vivons une période barbare et probablement pire. Le barbare engendre un chaos dont quelque chose peut survenir. Nous générons actuellement du « même », nous bariolons le monde d’un produit standard, profane. Je sais déjà que je laisserai un monde plus laid que celui qu’on m’avait confié. Comment résister?


De Sagalassos à Beysehir

Il est 21h et le caissier du Sok de Beysehir tient absolument à m’inviter chez le coiffeur. J’avais déjà remarqué cette particularité en Inde, en Éthiopie, au Cambodge:

Le coiffeur est « the place to be », particulièrement en nocturne. Car c’est avec la nuit que la mise en scène prends plus d’ampleur. Le vieux fauteuil en cuir brun patiné par les corps rappelle les films américains des années 60. Éclairé pas des spots, il occupe le centre des regards, miroirs, reflets vitrés, on sait accaparer l’attention. Univers masculin, exagérément virile et un brin narcissique, je décline.

Pourtant depuis que je suis parti , je me suis coupé quatre fois les cheveux avec les ciseaux de mon couteau Suisse. Visiblement ça n’est pas probant, mais je préfère encore ça à la coupe de footballeur qui fait des émules par ici.


Dans les villages, une cinquantaine de chaises dépareillées traînent. Échappées d’une grande salle communale, elles sont baladées, suivent le gré des ombres, des parties de backgammon et des plateaux de çay. Les hommes sont âgés. Corps usés, regards las et voix rauques. La tradition des liqueurs vertigineuses a été remplacée par celles de la fumée. On ne vient plus en terrasse pour boire une bière, un vin. On vient pour profiter d’un thé fumant. Et les hommes tirent sur leurs cigarettes à papiers bruns. Ils sourient, me crient çay en agitant la main en direction de leur table.


Les rares enfants se parent d’une mine grave, fermée et fière. C’est ainsi qu’on gonfle son importance, par autorité. La dureté est le premier chemin de la domination. Pourtant à l’inverse, les vieillards sont joviaux, avenants. Ils sourient de leurs rares dents, interpellent. Ils ont toute une vie pour preuve et le monde semble couler en eux.

La campagne est principalement habitée par ces corps de vieillards secs, rompus par le travail, appesantis de canicules, de jeûnes hivernaux. La chaire ne comble ni les chemises ni les pantalons, il y a quelque chose d’épouvantail dans ces mannequins dégingandés. J’ai fait le calcul, 1960-2020, 60 ans, je me complais à imaginer que ces hommes de 70-75 ans sont les jeunes adolescents que Bouvier rencontrait.


À l’été 2019, Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, évoque son prochain roman :

« Mon nouveau roman est à l’extérieur d’Istanbul mais au sein de l’empire ottoman où il y a la lèpre, la troisième pandémie qui vient de la Chine à travers l’Inde. Et où toute l’Europe voyait que des mauvaises choses venaient de l’Est. Ils demandaient : mais pourquoi est-ce que les turcs ne font pas ce qu’il faut faire ? Pourquoi est-ce que les turcs ne se mettent pas en quarantaine pour que cette pandémie ne vienne pas en Europe. L’imposition de la quarantaine c’est comme l’imposition de la modernité à des conservateurs. Donc c’est à la fois réaliste et allégorique. »

Ce que je trouve génial dans cette prémonition, c’est que ça n’en est pas exactement une. C’est le simple fait d’avoir déposé le réel sur une plaque photosensible, et d’avoir lu les émotions collectives exacerbées. Les postures.

Comment le mythe de vivre ensemble s’est transformé en l’espace de quelques jours, sous l’effroi et la crispation, à l’obligation de mourir seul.


Yenisardamenli, village désert sillonné par des hordes de chiens ébouriffés et boiteux, à l’angle de la rue principale, un homme debout porte la main à la bouche, un macheur de graines, un frénétique. Ici les distractions sont rares. Alors on dévisage ceux qui passent. On examine leurs montures, on analyse la démarche, on commente. Les véhicules surtout intéressent. Ils sont encore les éléments de l’émancipation, le soutien aux tâches les plus ardues, à la prospérité, la liberté.


De Beysehir à Konya

À Sultanhanı, un jeune tapissier m’offre un tapis de prière. C’est un patchwork recomposé à partir de plusieurs ouvrages anciens et abimés. J’aime bien l’idée que les histoires de plusieurs foyers soient cousues ensemble pour ne former qu’un seul objet sous forme de condensé. Il trône sur mon rackpack. Et je suis heureux de m’en faire une descente lors de mes bivouacs.

Je me rappelle qu’avant le départ j’optimisais le poids de chaque élément, 20-30g sur une gamelle semblaient une enclume. 100g de gagner sur la tente... pour 20 euros de délestés du porte-monnaie. Désormais ces considérations me paraissent aberrantes. Un tapis de 2,5kg, 3 pierres pour me défendre des chiens, 7-8 fruits quand on ne m’en offre pas plus, 3 litres d’eau viennent grever l’équipage. Un certain équilibre s’est fortifié avec le temps. Si bien que lorsque je prends le vélo à vide j’éprouve les plus grandes difficultés à le contenir. Tel un papillon, il bascule de gauche à droite dans des élans non maîtrisés. Ce gap me blesse et je préfère changer radicalement et privilégier la marche. Ainsi le vélo reste cette mule, jamais étalon, d’une beauté moins évidente, plus insidieuse/ contenue.


Des auvents fébriles sont échafaudés sur le sable et sortent des fossés, ils ombragent un étal de fruits. J’en achète deux, on m’en offre dix. La fois d’après pour compenser j’en achète 8 et on m’en offre 15. C’est l’escalade.

Sur la route, régulièrement, une voiture s’arrête 100m après m’avoir doublé. Un bras sort de la fenêtre ouverte du passager. Il me tend une bouteille d’eau, un sac remplit de fruits. Sourire discret, regard restant de biais.

Pour les turcs, l’hospitalité , la prévenance sont des manières d’exprimer ce que la pudeur retient.


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1 則留言


"Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais l'une et l'autre bien alternées.

Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches, mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.

Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la vertu d'une vertu durable : romps-la quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.

Ainsi, sans arrêt ni faux pas,…

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Thomas
Porte
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