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10 - De Bergama à Didim ( km 5372 - km 6016)

De Bergama à Foça

En périphérie du petit village d’Akçakoy, le cimetière s’étend jusqu’à se confondre dans une forêt de pins méditerranéens et de cyprès. De vieilles pierres sont dressées sur un tapis d’épines rousses. Leur surface est colonisée d’aspérités en tâches concentriques, un lichen vert pâle grandit.

Chaque stèle, sans inscription, caractérise un défunt.

Chaque forme de pierre, dans sa taille naturelle, celle rendue par le temps, signe la trajectoire d’une vie. Je cueille une grenade et m’assieds sur le muret qui clôture le cimetière pour la manger à l’ombre.


J’imagine les proches du mort s’être accordés une trêve dans leur cycle quotidien de travail. Être partis loin du village, regroupés sur une plate-forme tirée par un tracteur, plongés en eux mêmes, mis en transe par le bruit du moteur et le ballotement de ce radeau médusant. Le tracteur s´est arrêté au pied des pentes du Küçük Belen.

Ils ont commencé à gravir ensemble la colline, les yeux rivés au sol, à la fois espacés et proches, à la manière d’une battue . Marcher ainsi, calmement.

Entreprendre la recherche de cette pierre, discutant ensembles du message mystérieux de chacune, les rondeurs, les déchirures, la tache claire d’une coulure cristalline insérée entre deux strates râpeuses de schiste. Lire la surface d’une pierre comme les lignes de la paume d’une main. Faire l’allégorie d’une trajectoire de vie et chercher plus loin encore les poussées d’un caractère. Se raconter des anecdotes et revivre l’espace d’une journée les moments passés, tissant ainsi les différentes facettes d’une existence.

Parler, mettre la distance des mots, leur promiscuité également. Faire entrer la vie dans une dimension nouvelle, celle du souvenir.

Paroles pour que la mémoire succède à la vitalité, paroles pour comprendre, pour accepter et pour pardonner.


De Foça à Yeniliman

J’arrive dans la cour d’un restaurant de Yukaribey pendant que deux hommes tentent de faire démarrer un side-car. Ils font des boucles, chiens et chats bien tapis à l’ombre les observent, un brin moqueurs. Suites de courses vaines. Il est 14h, la cour est baignée d’une lumière aveuglante, d’un air lourd, immobile et chaud.

Le patron d’une soixantaine d’années est fier de me présenter son père. De prime abords il a le visage dur et fermé, me fait penser à Jean Yanne. Il s’éclipse presque immédiatement, je pense que ma présence l’importune. Mais il revient quelques minutes plus tard après s’être changé, cheveux huileux tirés en arrière et le corps imbibé d’eau de Cologne bon marché. Il me salue une seconde fois, comme pour éliminer le souvenir de la première et s’installe à la table derrière moi. Sûr d’attirer mon attention il feuillette démonstrativement un journal, pose un regard grave sur les pages, soupire énergiquement. Chaque geste dégage une effluve nauséeuse, mais sa théâtralité me le rend sympathique.


Je suis épuisé, on m’apporte une pile de tapis en guise d’oreiller. Je me couche à même le banc du restaurant. À mes pieds, un chat longiligne expire et râle contre la chaleur. Il étire au maximum ses membres, pèse de tout son poids sur la pierre. Je l’imite un peu, tente de prendre conscience de tout mon poids sur le banc.

Autour de moi, le bruit de pas des serveurs, les voix rauques d’hommes qui débattent fort, celles discrètes de la table des femmes. Je m’enfonce dans un de ces sommeils léger et fiévreux où la réalité dérive, incorporant du rêve, de l’obscure, du fantasque.

Parmi ces rêves celui-ci :

- Un vieux conservateur de musée accoure vers moi, sueur froide coulant sur sa joue:

« Monsieur monsieur, pourriez-vous me retirer ma peau? »

Je réponds « ah non non non, je ne retirerai pas votre peau »

Lui, «  vous êtes sûr que vous ne désirez pas retirer ma peau? »

Comme je refusais à nouveau, il sembla soulagé et tournant les talons, il soupira

« alors nous devrons faire autrement »


De Yeniliman à Cesme

Après avoir écumé pendant plusieurs jours les routes de campagne de la péninsule escarpée de Karaburun, après n’avoir rencontré de construction, que de villages grecs abandonnés et champs d’éoliennes, les lumières de la ville de Çesme à l’horizon sont comme le fanal d’un phare qui conclut une traversée solitaire. La promesse d’une fraternité, l’espoir de renouer avec un théâtre social, de reprendre un rôle et composer avec la comédie humaine.

Je repense aux liesses collectives, aux danses incertaines, aux charmes jetés désespérément, aux aventureux cris propulsés et portant la foule des aspirations.

Encore sur mon vélo, isolé, étranger au bas côté, étranger au flux de la route, j’envisage quelques instants de participer à une communauté, je prends plaisir à estimer comment vivre avec elle.


Un nuage phosphorescent, roux, appelle, signale. Il auréole une circonscription.

Mais la mesure du ciel n’est pas celle de la terre, je progresse sans véritablement m’en approcher. La distance est ponctuée de mirages, je continue de pédaler vers Çesme, la poursuis sans l’atteindre, m’essouffle, perds patience, pense au bivouac, envisage de reculer.

Boulevard d’agglomération, boutiques de mobiliers, enseignes d’électroménager, fast food désertés, stations services... les néons multicolores tentent de préserver les apparences, un chant des sirènes éreinté. La vie, le désir ne sont pas par-là, la nuit confesse cette évidence.

A cette heure, les chiens sont agacés par ce qui diffère de la voiture, je suis visé. Dans cette atmosphère d’abandon leur course poursuite est plus menaçante.

Je me résous à chercher autre chose qu’une soirée de centre ville.


Face à l’âpreté de sa périphérie, face à la rugosité de ses récifs, je comprends que l’hospitalité suggestive du phare est aussi une mise en garde. Il se dresse sur l’hostilité d’un littoral. Alors la fraternité du même, la présence d’une terre appellent à la vigilance. Je ne me sens pas prêt à affronter un tel bouleversement, mais il est un peut tard, je suis dans la frontière entre les deux mondes, urbain, rural. Périphérie qui n’a rien de féerique, drame de la périféerie.


J’ai vu sur ma gauche la silhouette d’une colline non-éclairée qui surplombe la toile régulière de réverbères laissant croire à une banlieue pavillonnaire médiane. L’obscurité là bas me laisse espérer un bivouac au calme malgré le fait d’être dans la ville. Je progresse à travers ces rues démesurément grandes, inhabitées, jalonnées de containers, bordées de grilles couronnées de pics aiguisés.

Les chiens dorment sur les terre-plein, ceux là sont calmes. Mais plus j’avance et plus les propriétés sont grandes. Plus les grilles sont hautes. Les chiens sont maintenant captifs et dressés pour faire peur. Du jardin, ils menacent. Ils se jettent, font trembler la clôture, aboient, rien ne semble pouvoir les contenir. L’éclairage de la rue se raréfie, j’avance dans la pénombre ponctuée par des spots éblouissants à chaque portail.. et par la cavalcade d’une meute à la recherche d’une brèche pour en découdre.

Je comprends mon erreur, je suis sur une sorte de Mulholland drive.

J’ avance sur le mauvais versant. En contre-bas les artères de la ville esquissent les traits d’un squelette sans âme.

Je m’y sens étranger.

Tout comme j’avais fini par me sentir étranger à l’immensité rurale que je tentais de quitter. Est-ce que je voyage bousculé par l’insatisfaction ou emporté par l’appétit et la curiosité ? Ce soir je manque de discernement et je caricature.


Je crois avoir trouvé un terre-plein inoccupé pour planter ma tente trois mètres en surplomb de la route, commence à défaire mes bagages et les monter, quand j’entends des aboiements puis les couinements d’un cochon sauvage, froissement d’herbes qui s’approchent, bois brisés, terre battue, je me fige.

Le cochon s’égosille, la course s’interrompt. Il continue d’hurler, l’obscurité entière est habitée du cri comme vêtue, drapée de rouge pompéen.

Puis le silence. Un silence abominable, un silence de Mort.

Je me décide à bouger pour ne pas entendre.

Je m’éloigne et rejoins finalement une pépinière désaffectée que j’avais écarté. Il ne reste que les armatures des serres, les bâches sont prises dans la végétation et claquent mollement, on croirait dériver voiles au vent dans la nuit. Je trouve une allée suffisamment large, bordée des mêmes pots contenant les mêmes plantes, toutes à la même taille, presque identiques. Toutes sèches, roussies, mortes.

Décidément ici tout semble devoir s’achever.


De Cesme à Didim

Un cours d’eau fluet borde un jardinet d’arbres fruitiers, les branches ploient sous le poids des pommes, des pêches, des grenades. Les couleurs sont vives de promesses. Je peux voire par l’embrasure de la porte deux vaches en train de brouter dans l’une des pièces de la maison. Ici la nature et l’homme semblent blottis l’un contre l’autre, se jurant fidélité. Temps végétal cadençant les saisons, séquencées du temps animal. Cette horloge semble retenir les pulsions.


Dans sa correspondance avec Mallarmé, Paul Claudel décrit son travail en cours qui aboutira aux « connaissances de l’Est ». Il écrit que c’est une manière de palier à sa difficulté de réaliser techniquement des photographies. Qu’ainsi par des mots, il saisit la vitalité d’un motif. Voici qui vient confirmer mon intuition envers ce recueil de textes. Ses mots ombragent, cisaillent, illuminent, dénudent, ils passent au révélateur. On est saisît d’un parfum, d’une musique, et tout à la fin, l’image apparaît.


Giono - « que ma joie demeure »

Le personnage principal interroge un siècle avant, le devenir des hommes dans une société d’abondance. Il esquisse une éthique qui replace la beauté comme terreau de la joie.



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"Je voudrais bien écrire comme on parle. Je voudrais bien écrire comme on chante, ou comme on hurle, ou simplement comme on allume une cigarette avec une allumette, et on fume doucement, en pensant à des choses sans importance. Mais cela ne se fait pas. Alors, j’écris comme on écrit, assis sur la chaise de paille, la tête un peu penchée vers la gauche, l’avant-bras droit portant au bout une main pareille à une tarentule qui dévide son chemin de brindilles et de bave entortillées.

(...)

Je veux fuir dans le temps, dans l'espace. Je veux fuir au fond de ma conscience, fuir dans la pensée, dans les mots. Je veux tracer ma route, puis la détruire, ainsi, sans repos.…

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Thomas
Porte
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