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09 - De Kesan à Bergama ( km 4971 - km 5371)


De Kesan à Çanakkale

Je longe le chemin de crête surplombant les Dardanelles. De part et d’autres, les cheveux blonds et rêches d’un champs de paille fraîchement rasé, les boucles d’or des tournesols. Le vent ébroue les longues tiges qui se balancent mollement.

Je progresse sur la langue de terre de Çanakkale, péninsule entre la mer de thracian et celle de maramara. Le Bora me propulse, vent chaud qui mûri du cœur des terres. Vent lourd, ferré qui râpe la ligne de crête, s’engouffre parmi les champs. Froissement de petits bois secs.


J’observe en face l’autre continent que j’ai du mal à nommer Asie. Deuxième quai du monde. La rencontre me semble prématurée. Inenvisageable d’embrasser une telle diversité d’aspirations dans ce seul mot. Deux massifs face à face, deux fortifications dont les brèches rondes du relief sont dorées de cultures. Étrange proximité, dualité qui confesse ses ressemblances malgré « tout ».

L’altérité repose sur une part de « même » qui fait socle et semble aujourd’hui oubliée .


Je vois deux grandes flèches affleurant la berge de chaque rive. Deux colonnes de 100m s’extirpent des évaporations du chenal pour présenter plus haut des contours nets et pointer à distance de la terre un ciel bleu et franc. Paquebots et porte-conteneurs glissent silencieusement entre les deux flèches, les uns à la suite des autres, à la manière d’un cortège de fourmis charriant leurs grains. La mer est si calme qu’on dirait qu’elle n’existe pas.


Les deux obélisques, identiques, semblent les vigies de chaque continent, s’observant à distance dans ce mélange de fraternité et d’altérité. Elles sont coiffées d’un élément plus fin dont je n’arrive pas à discerner les contours. J’imagine la silhouette de deux individus ailés en pensant aux anges de Wenders dans les ailes du désir. Bruno Gantz, Otto Sandler, deux anges, deux continents aux caractères antagonistes. Celui en quête de connaissance, par l’expérience, par la profanation des sens. Celui qui grandit dans l’aventure spirituelle. 

Détroit des Dardanelles, les deux mains presque jointes de l’Europe et de l’Asie. Tension palpable.


Ce que je prenais pour un édifice commémoratif ou une construction allégorique dans le prolongement de la poétique des territoires s’avère être le chantier d’un pont qui unira les deux rives. Un plateau va joindre les deux piles, annuler leur élan vertical et aplanir le magnétisme caractéristique à cette disposition de terre. Sommes-nous fatalement destinés à lisser les singularités des territoires?


De Çanakkale à Gulpinar

Sur la place centrale du petit village de Yacimbalar, juste devant la relique d’une presse en pierre, j’ai entendu un impact, un son mat, un oiseau est tombé du ciel.

Pas d’un toit, pas d’un arbre, l’espace était découvert. Inexplicablement il est tombé et sa poitrine toute gonflée jusqu’alors a heurté la pierre. Son étouffé par le duvet de plumes. Sans rebond, son petit corps a épousé la surface plane du sol. Un martinet à ventre blanc, je suis allé le voir, son œil grand ouvert était gris.

Le vent soulevait une de ses ailes comme un enfant taquine pour appeler au jeu.


Un arbre fait couler un rimmel d’ombre sur un bloc de granit.


Je croise deux enfants sur un vélo. Conduite déliée. Celui de devant pédale pendant que l’autre dans son dos, les bras levés exhorte la foule du trottoir par des adjurations. Il sert le poing droit très fort, d’où pendent les corps découragés de deux tourterelles à la robe blanche. La tête balançant vers le bas, l’œil noir affolé tente de fixer un point. Elles ne se débattent pas, semblant abandonnées à leur sort.


De Gulpinar à Edremit

L’appel à la prière est lancé du minaret de Gulpinar, incompréhension de la langue, chaque fin de phrase s’étend comme une complainte, un chant jeté, ondulation, vibrato oscillant entre tristesse et espérances confessées. Ça hérisse le bras de terre jusqu’à Babakale. Exigence d’une harmonie mineure. Ce à quoi répondent des jappements puis des hurlements de chiens. Certains isolés là bas, attachés dans un jardin, d’autres en meutes, occupants les terres vacantes des collines. Celui qui est près de moi et somnole au palier d’une épicerie pousse sur ses pattes avant, redresse le torse, allonge le cou, gonfle le poitrail. Le flanc droit reste alangui. Il redresse la tête, force afin que le museau effilé prolonge parfaitement la ligne tendue de l’échine. Vibrations des cordes, le corps fait caisse, fait coffre, le son sort, part au ciel. Cette verticalité contractée de nerfs et de muscles n’est pas sans rappeler celle isolée des minarets, celle jouxtant la nef, des flèches de cathédrales. Toute la campagne a le gosier ouvert qui vibre, union du sauvage et de l’homme pour un vertige commun.

Le désir de transcendance peut il être partagé avec l’animal ?


De Edremit à Bergama

Bergama, érosion du pic Pergamon. Équarrissage du sommet, une fouille archéologique a retiré les grains de pierre, a raviné et dévoile de frêles vertèbres crèmes. Le marbre blanc élancé comme l’os. La cage thoracique du temple athénien. Au centre, un caveau creusé à même le sol brun du massif.

En contrebas, un amphithéâtre, inclusion à peine taillée dans le refend de la montagne. Soutenu par rien, il semble en bascule avec le ciel, se complète d’un cirque de sommets avec lesquels il pivote. En balcon sur la ville, il s’étend le long de la paroi sud-ouest de façon à être léché des rayons orangés de la fin de journée. 

Je m’assoie sur l’assiette blanche d’où s’élevait une colonne de marbre. Mon corps recroquevillé, je m’imagine contenu en elle. Au centre de la scène, deux oiseaux virevoltent parmi les colonnades blanches effondrées du temple dionysien. Leur gazouillis est entendu distinctement par tout le flanc de montagne comme relevé par la disposition de chaque pierre. Il domine les sons s’élevant des rues de Bergama, il s’impose aux tambours, cris d’enfants, aboiements et fanfares. Émotion vive dans cette présence d’un son pourtant lointain et confidentiel s’unissant à une telle immensité de paysage.





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1 comentário


"Mais maintenant tu vas me dire ce que je dois faire.

Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n'aie pas d'intention. Evite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire. N'observe pas, n'examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond, prends soin de l'espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu'enthousiasmé. Échoue avec tranquillité. Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d'aucun arbre, d'aucune eau. Entre où tu as envie et accorde-toi…

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Thomas
Porte
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