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08 - De Thassos à Keşan ( km 4661 - km 4958)

De Theologos à Fanari

Île de thassos, je quitte la côte et remonte vers le centre de l’île, un pic abritant un village, theologos dont le nom m’appelle. Je grimpe par une paroi ravinée de la montagne et j’emprunte pour une nuit le lit d’une rivière asséchée. Je m’y suis lové, le sol de pierre et de sable formait un creux comme la paume d’une main et me suis endormi en pensant à l’eau fantomatique au tracé qu’elle éccarissait sur le flanc patiemment, hivers après hivers. Je prends conscience que je ne traverse pas le monde mais un des mondes, que le voyage ne se limite pas à être géographique, il est circonstancié.

J’entends sur les berges les cloches des troupeaux de chèvres. Un mince filet continuait d’émettre un cliquetis de métal légèrement plus aiguë et empressé.


Le lendemain matin, je m’arrête visiter un cimetière, flâner parmi les tombes, déchiffrer les inscriptions, observer les visages des morts. Visages méditerranéens, longs aux mâchoires fortes, aux nez aquilins, les yeux noirs, caverneux.


Les tombes sont composées de deux parties, une pierre allongée au sol du gabarit d’un corps et une cage dressée à la verticale taillée dans le marbre blanc et vitrée sur ses quatre côtés. Mal jointoyées, le vent s’engouffre, fait trembler les verres qui tintinnolent contre le cadre en pierre. Son chaud et doux, roulement de grelots, cliquetis matinal de procession. La bourrasque emprisonnée dans la cage tournoie, fait frémir les portraits des morts et les bouquets de fleurs séchées.


Theologos - la parole des dieux.


Ces rangées de vitrines m’interpellent, je ne sais plus de quel côté observer la tombe. Habituellement on se tient proche de la partie horizontale, pied à pied avec le corps enterré et on lit sur la partie verticale les inscriptions. Ici la vitrine se lit de tous côtés. Je me rappelle de quelques cimetières kirghizes où un mur percé s’élève entre les deux corps, on regarde à travers lui la pierre tombale. Il érige un seuil et préserve ainsi l’intégrité des deux mondes. La mise à distance est ornementée de bibelots incarnant les souvenirs du défunt.

Plusieurs cyprès pointent le ciel, flèches naturelles d’une cathédrale imaginaire, le vent tente de s’infiltrer dans les rameaux resserrés des branches. Sifflement grave contre le feuillage rêche.

Le chant de pierre de verre et de bois s’épaissit de ses échos entre les parois de Prinos et de Vouno. 


Theologos, la parole des dieux, le message insensé.


En quittant la France j’ai entamé un rapport différent avec le langage. Ne comprenant pas les langues slaves ni grecques, je suis devenu étranger aux messages adressés. Les sons de sont substitués aux mots. Désormais les hommes ne parlent pas mais chantent comme les oiseaux gazouillent, les grillons stridulent et je navigue dans un environnement qui s’est affranchi du sens.

Ma voix intérieure est seule. Enfin pas exactement puisque l’itinérance physique est agrémentée de l’écoute de livres audios, d’entretiens et de créations radiophoniques. J’agis ainsi délibérément sur l’environnement auditif dans lequel je souhaite m’immerger. Cette grande bibliothèque virtuelle est composée d’innombrables pièces, elle représente mon cabinet de curiosité de voyage. Le filet de voix d’expressions et de mots se superpose au fil de paysages, parfois connecte furieusement, parfois l’un se met en retrait, sert de motif à l’autre. Ils se lient dans ma mémoire si bien qu’en réécoutant des passages, leurs paysages défilent à nouveau dans la tête. Des passerelles sont jetées.

Depuis mon départ Giono a pris une place importante avec l’écoute de « que ma joie demeure ». On y sent le plaisir à dépeindre des tableaux de nature. Tableaux qui résonnent avec ceux que j’ai pu observer sur la route entre Virpazar et Shkoder. Quelques incursions du voyageur et son ombre de Nietzsche, des métamorphoses d’Ovide, des mémoires d’Hadrien de Yourcenar, des lettrines de Gracq...

A l’approche de la Turquie j’ai tenté Loti « le fantôme d’Aziyadé », mais sa nostalgie ne s’accordait pas avec le mouvement vers l’avant. On lit Loti en prenant le train assis dans le sens inverse de la marche, il faut regarder les éléments nous échapper pour se dissiper dans l’horizon.

Le rapport à une littérature racontée met en avant la musicalité des phrases. 

La pulsation enfiévrée de Cendrars, irrévérencieuse, coupant court, reprenant le thème du début, le tordant dans une direction différente, répétant une figure, la grimant d’un motif opposé. 

Les phrases de Claudel sont celles dont la musique me touche le plus, peut-être parce que la sonorité du mot fait corps avec l’expérience de paysage. Parfois ronde et douce, alors il y a roulement de re-de-me-le, parfois franchir des caps alors c’est heurté et cahotant de ke-rte-pe-cre.

La phrase fait itinéraire.

Theologos, je tente de lire des intentions dans l’insensé des sons je cherche l’autre, peut-être pour palier à la solitude.


De Fanari à Sykorrachi

Je traverse une zone agricole, il n’a pas plu depuis que j’ai quitté la France, près d’un mois et demi. Les canons à eau pallient à la sécheresse, un balancier interrompt le jet et laisse une nuée d’eau flotter dans l’air, éclairée par les rayons rasant du soleil de fin de journée. Un arc en ciel forme un voile de part et d’autre de la route. Une fine pluie de lumière diffractée. Le sol est creusé de deux grandes marres, je m’élance, traverse le voile et m’imprègne des gouttelettes de couleurs vives .


Sur le bord du chemin, un figuier dévêtu, chandelier blanc, les aspérités de l’écorce sont légèrement cendrées. Ses tiges s’élancent comme les tubes des fontaines de Tinguely. Elles semblent prêtes à virevolter, engager une ronde mécanique et s’attribuer un anneau de terre, sorte d’auréole.


De Sykorrachi à Alexandroupoli

En dépit des variations de paysages, la saveur du voyage me quitte par moments. J’ai alors l’impression de monter ma charge à un sommet, puis de la voir dévaler et m’entraîner avec elle. Au pied d’un nouvel écueil j’entame une nouvelle ascension. Jusqu’à la prochaine descente.  Les obstacles se répètent inlassablement, les mêmes gestes. Le vertige de l’effort sous l’anéantissante lumière de midi, je me laisse gagné par les sentiments de Sisyphe faisant rouler son rocher. Pourtant persuadé de l’inutilité de mes actes enserrés dans une absurdité encore plus profonde, mon plaisir n’est pourtant pas altéré. Le seul vertige de l’épuisement semble me suffire. Quand Camus écrit qu’il faut envisager Sisyphe heureux, il l’envisage dans une victoire de l’esprit, pourtant c’est par le corps que j’accède à ce sentiment.

D’Alexandroupoli à Keşan

À l’approche des frontières le territoire change. La vitalité se retranche, le trafic s’estompe, les états sont des corps atteints du syndrome de Raynaud. On traverse plus difficilement. Le long de la côte, des barbelés sont tissés, les camps militaires se succèdent. Terre exsangue. La vie reste cloîtrée derrière de hauts murs, jardins impersonnels clôturés, protégés par des chiens dressés pour faire peur. D’autres, sauvages errent le long des routes, craignent les hommes. J’apprends à décrypter leur langage du corps. Distinguer la peur qui fait fuir de celle qui fait attaquer. La tête ballant en dessous des omoplates, le cou tendu vers le sol. Les yeux fuient délibérément ma présence mais guettent du coin ma position. Le pas dégingandé feint l’indifférence. Certains attendent dans cette posture que je sois à l’heure hauteur pour me poursuivre en aboyant, faisant attention cependant de rester à distance. Je sens l’odeur âpre qui s’est imprégnée de leur fourrure, mélange de terre, de sueur et de peau mortifiée, effluve délivrée par cette agitation soudaine. Tout en continuant de pédaler, j’apprends à crier avec aplomb. Ici les gens hurlent « ouche », je les imite. Il faut l’aboyer, l’expédier comme on lancerait une flèche, d’un acte sec et sûr.

Je traverse l’adversité de ce territoire hostile car néanmoins la route appelle, je la suis, elle seule ouvre l’espace, demeure toujours face à moi. M’arrêter ou la quitter est devenu difficile, cela romprait le temps. Seule la mise en mouvement du paysage m’apaise, maintenant c’est à lui de me recevoir. Je le feinte, l’esquive. « Tu ne m’attraperas pas, pas encore. Tu ne me retiendras pas, pas maintenant. »

Le jeu d’épervier se poursuit.



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2 Comments


Sarper Günsal
Sarper Günsal
Apr 25, 2021

:))) C'est plutot "hochtte!" on cri aux chiens en Turc. Tres joli blog (ou phlog?)

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"Il croyait voir toutes choses autrement que les autres ; les autres passaient indifférents devant des choses qui le frappaient, et là où d'autres avec indifférence mettaient la main sur un objet, le seul mouvement de son propre bras lui semblait déjà lourd d'aventures spirituelles ou d'une paralysie amoureuse d'elle-même. Il était sensible, et son âme, toujours émue de rêveries, était pleine de dépressions, de montagnes et de vallées ondoyantes ; il n'était jamais indifférent, mais, voyant en chaque chose un bonheur ou un malheur, il avait sans cesse l'occasion de faire travailler son esprit."

L'homme sans qualités - Robert Musil - 1931


"Il n'y a qu'une espèce valide de voyage, qui est la marche vers les hommes . C'est…

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Thomas
Porte
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