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06 - De Peshkopi à Nigrita ( 3530km - 4196km)

Peshkopi-Struga

L’arrivée dans le district de Peshkopi est étourdissante. La lumière rouge de fin de journée allume les parois ocres de quelques canyons. Des lueurs minérales semblent éclore de l’intérieur de la terre. On peut entendre en contrebas de la route, le ruissellement d’un torrent flapi et les lamentations de plusieurs troupeaux. Je suis obligé de me presser à contrecœur. Je n’ai pas eu la possibilité de me ravitailler depuis le matin et je suis contraint à un choix, soit aller au village pour trouver de l’eau afin de cuisiner et donc chercher de nuit un site pour camper , soit poser le camp maintenant et dormir le ventre vide.

Mes atermoiements sont interrompus par un homme au bord de la route qui me fait des signes du bras pour que je vienne à sa rencontre.

Sans mot par des gestes de la main qui fouettent l’air, il me fait comprendre de ne pas me soucier du molosse qui aboie et de le suivre le long d’une allée entre les potagers, plants de concombres, poivrons, tomates... fourbu de fatigue et le sel de sueur me brûlant les rétines j’essaye de tenir la trajectoire du vélo à l’écart des légumes. Le chien au départ craintif m’adopte durant le trajet. J’ai pour lui des gestes d’attention auxquels il n’est certainement pas habitué. Alors il cale son pas sur le mien et reste dans mon sillage. Nous montons le vallon, la maison domine l’échine de la colline. Le corps du bâtiment est prolongé par la grange, l’étable, le poulailler. Un grand chèvrefeuille a recouvert l’ensemble et semble avoir enchevêtré les planches de bois les unes aux autres. Ses lianes ont tissé l’habit de la petite communauté.

L’homme me présente sa femme, ils vivent tous les deux seuls depuis le décès de leur fille.

Une vingtaine de poules nettoient un gazon mordoré de la lumière déclinante.

Deux vaches sont emmenées à l’étable pour tirer le lait. Une minette toute blanche et farouche tente de chaparder le butin. On m’emmène dans la grange où son chaton d’à peine quelques jours est tenu à l’abri. Blanc comme sa mère, seule quatre petites taches noires, comme le sillon des quatre phalanges d’un poing serré. Avec l’aide du chien, les moutons sont déplacés dans un enclôt spécifique pour la nuit, le chien est attaché et on s’affaire au repas. 

Ou plutôt, la femme s’affaire. Elle est grande, forte, se tient droite, des cheveux épais et blancs ornent fièrement les épaules. C’est elle qui parle. Lui se contente de petits gestes d’approbation ou d’opposition sans espoir. Elle a une voix qui porte, pénètre l’espace. On comprend qu’elle s’adresse à un auditoire et non pas à une personne en particulier. Si bien que malgré soi on est déjà au théâtre. D’ailleurs son comportement à lui conforte cette sensation. Il ne parle pas, se contente de mimes à la Chaplin. Oppressé consentant, par un hochement sec de la tête et un regard faussement triste il me laisse deviner ses maux.

Il est frêle, fait deux têtes de moins qu’elle. Elle dit qu’il mange autant qu’un troupeau. Il ne semble être fait que d’os. Toutes les angulosités de son crâne sont affermies par la lumière horizontale. Dégarni, les oreilles décollées paraissent être un corps étranger, comme ces champignons greffés aux troncs des arbres. Une chemise trop ample tombe retenue par le cintre d’épaules fluettes. Une ceinture serre sa taille et dévoile une circonférence à peine égale à celle de la tête. De là le tissu du pantalon va jusqu’au sol, raide, sans excroissance de cuisses, de genoux, de mollets. Un corps non pas de chair mais de haillons. Elle prépare le repas, assise au sol, la bassine entre les cuisses elle épluche une dizaine de concombres, empoigne et sépare de gros blocs de fêta. 

La minette vient soutirer des parts de fêta, de pain, de viande. Elle obtient tout. Le chien est toujours attaché à son piquet dans l’obscurité du jardin et couine de cette injustice. Injustice que j’ai corrigé discrètement en lui jetant par moment les restes non voulus par la chatte décidément ingrate.


La femme gronde à propos de la répartition des tâches . Ou plutôt, elle joue celle qui gronde. Lui sort de sa poche un étui d’où il prélève tabac et papier. Elle me prend à partie, me signifie qu’elle gère tout sauf la cigarette et l’alcool.

Il a le regard qui s’éclaire, se lève mécaniquement et rapporte de la cuisine une bouteille d’alcool artisanal, du rakija, m’en sert un verre en faisant bien attention de le remplir jusqu’au ras du bord. Toute l’hospitalité est dans l’absence de vide. Il me regarde de ses yeux clairs, fait un clignement qu’il accompagne d’un haussement d’épaule désinvolte. Cette manière de délivrer ses messages est déroutante.

Nous mangeons et je comprends que la nourriture n’est pas limitée et que ça ne s’arrêtera que quand mon ventre sera comme le verre, dans l’absence de vide...


Struga-Lubanishta

Je croise mes premières lada, reliques d’un passé sous influence soviétique, reconnaissables pour leur silhouette angulaire. Le charme suranné d’une forme basique et sans artifice, la carrosserie pâlie d’un trop-plein de lumière, les amortisseurs défoncés par les kilomètres sur des pistes ravinées. Une expression soviétique affirmait que l’URSS façonnait des routes délibérément impraticables pour que l’on en reconnaisse la solidité de ses véhicules.

L’une d’elles me double, coffre ouvert. À l’intérieur le monticule de pastèques remplit le volume de l’habitacle. Elles se soutiennent dans un équilibre précaire que le cahotement de la voiture sollicite régulièrement. Le corps frêle d’une jeune fille s’est glissé entre les gros fruits verts et le plafond, elle est comprimée mais elle arrive tout de même à extirper un de ses bras qu’elle agite avec ferveur pour me saluer.


Depuis quelques jours, dans une voiture sur deux, je peux voir les têtes d’enfants s’élever au dessus de la banquette arrière et m’observer avec de grands yeux écarquillés.

Les coups de klaxonne signifiant « eh salut toi ! » remplacent ceux qui disaient « bouge de là. » Convivialité remplacent l’agacement. Rassemblés en un même son, il faut apprendre à ne pas s’agacer de cette onomatopée d’automobiliste, son agressif qui déchire le silence et continue de faire tressauter.


Plus loin je croise une autre lada. À l’intérieur 3 jeunes adultes me fixent. Un premier temps interloqués, puis tout à fait enthousiastes, ils me font de grands signes et rigolent. Dans cet excès d’émotions, ils semblent avoir oublié que l’un d’eux conduit et que leur véhicule roule, lentement certes, mais droit dans ma direction. Je me retrouve obligé de faire un écart et de quitter la route. Eux rectifient au dernier moment leur trajectoire et s’arrêtent. Les excuses sont tout aussi excessives que l’enthousiasme quelques secondes auparavant. Ils m’offrent un sac de fruits et nous reprenons chacun notre route.


Lubanishta - Bitola

Pour passer du lac d’Ohrid à celui de Prespa, il faut franchir un col à 1800m. Ma précédente ascension en Albanie m’a servi d’avertissement, la route s’étant rapidement détériorée, devenant une piste avec plusieurs escaliers à franchir. J’appréhende. Du contrebas j’observe l’obstacle à franchir, les flancs de la montagne sont occupés par une végétation dense. J’essaye de distinguer le chemin qui me permettra de faire l’ascension. Je cherche à déceler la zébrure dans les arbres, l’entaille linéaire d’une ombre légèrement bleutée dans le feuillage. De pouvoir tracer ainsi le fil qui me lie au col, de m’en servir pour étalonner mes efforts, est une manière de me rassurer.


Bitola - valandovo

Du bas-côté, la chaleur exhume une pénétrante odeur de chair rance. Charogne. L’acreté envahit mes narines, je la traîne malgré moi sur quelques mètres, puis son souvenir nauséeux. La mort est un des thèmes rarement décrit dans les voyages, et pourtant elle jalonne les routes, les chemins.

Parfois invisible et odorante, parfois présentant la grimace du corps.

En traversant l’Albanie et la Macédoine, je continue de compléter la liste des animaux renversés. Tortues, belettes et porc sauvage viennent s’ajouter aux chiens,chats, ragondins, putois, vaches, renards, lamas, hérissons, serpents et encore autres victimes de la coexistence brutale entre la route et la nature. Corps rompus ou à peine percutés, presque intacts, d’autres démembrés ou aplatis, ici une carapace de tortue explosée baignant dans une flaque de sang, là un corps gisant, le torse bombé , les flancs creux allongés sur le bitume, seulement un accroc à l’arcade, percussion brutale et nette, l’intestin sorti du ventre et traîné sur quelques mètres par un charognard, cordon à la teinte vive, rosée de l’entraille, cordon funestement raflé du corps. Parfois d’une fraîcheur confondante, parfois nettement décomposés. Tous les animaux dans la mort finissent par avoir une même odeur.

Bien que quotidienne, cette scène n’est jamais banale. Pourtant, alors qu’à mon départ je détournais le regard, maintenant j’ai appris à les observer. Pas longtemps certes, je garde mon mouvement. Cette faculté que nous avons à nous accoutumer de l’insoutenable par le simple fait de la répétition m’interroge.


Valandovo - Sandanski

Arrivée à la frontière entre la Macédoine et la Bulgarie. Les drapeaux à plusieurs dizaines de mètres de hauteur se défient. Il y a quelque chose de désuet dans la mise en scène. Le vent fait retentir le lourd étendard au-dessus des têtes, averti de la pesante administration des états. Après avoir traversé ce territoire difficile des Balkans, je n’apprécie pas d’être ainsi intimidé par le franchissement d’une frontière.


Ces derniers kilomètres, je préférais voir mon parcours chaperonné par les cigognes dont les nids couronnent les pylônes électriques. Elles sont là, pattes fourrées dans l’ouate de leur nid d’où sortent les piaillements des cigogneaux soigneusement protégés des regards.

À l’embase plusieurs nids d’hirondelles se sont développés, agglomération de terre qui se lie et qui forme le liseré entre le tronc de bois et la paille savamment tissée par les grands volatiles. Composition hétéroclite faite à plusieurs becs qui présente les vertus d’une forme d’entre aide et de cohabitation. Ces structures se développent et n’ont pas besoin de frontières, s’accommodent d’un support standard, le poteau électrique ayant remplacé la cheminée révolue.


Je rabaisse mon regard sur notre frontière d’homme, héritage féodal ravivé par la pandémie.

La solennité des drapeaux perd de sa superbe. La lourdeur des codes est malmenée par les nouveaux protocoles qu’impose la covid. Ça tâtonne, on me fait passer avec le vélo par un portique pour poids lourd où on vaporise un produit... invectives jetées par une ombre suante à l’intérieur de son algeco. Puis 200m après un ton tout aussi péremptoire mais en contradiction. j’ai l’impression de jouer à jacadi avec des enfants bornés et de mauvaise foi. Eux ne jouent pas, ou plutôt participent à un jeu et ne s’en rendent pas compte.

Après cela la Grèce et un autre protocole...

Mais enfin un nouveau terrain de jeu s’ouvre à moi !





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Rien n'est précaire comme vivre

Rien comme être n'est passager

C'est un peu fondre pour le givre

Et pour le vent être léger

J'arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière

D'où viens-tu mais où vas-tu donc

Demain qu'importe et qu'importe hier

Le coeur change avec le chardon

Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe

Touche l'enfance de tes yeux

Mieux vaut laisser basses les lampes

La nuit plus longtemps nous va mieux

C'est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne

Mais l'enfant qu'est-il devenu

Je me regarde et je m'étonne

De ce voyageur inconnu

De son visage et ses pieds nus

Peu a peu…

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Thomas
Porte
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