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05 - De Dubrovnik à Peshkopi ( 2952km - 3529km)

Les circonstances exceptionnelles liées au coronavirus m’ont obligé à repenser mon parcours. J’avais prévu de longer la côte Adriatique et entrer en Grèce par l’Ouest, poursuivre jusqu’à corynthe puis Athènes avant de remonter jusqu’en Turquie. Mais les rumeurs convergent et annoncent la fermeture des frontières terrestres grecques

hormis un point de passage, situé bien plus à l’Est, dans le Sud de la Bulgarie. Albanie et Macédoine du Nord n’appartenant pas à l’Europe, ces pays sont clairement maintenus à l’écart des accords, ce qui nourrit quelques rancœurs.

Il serait intéressant de se pencher sur la géopolitique déclenchée par le coronavirus, entre replis nationaux, alliances dévoilées ou, au contraire, défiance décomplexée. Le sentiment de légitimité que confère l’urgence sanitaire a exacerbé les comportements autant à l’échelle individuelle que communautaire.


Je me résous à modifier une nouvelle fois mon itinéraire après avoir constaté ce qu’était une frontière fermée.

Une douzaine de douaniers, albanais et grecs, vêtus de leurs uniformes bien distincts, à jouer aux cartes sous l’ombre d’un arbre et pas franchement ravis, ni grecs ni albanais d’être dérangés dans leur partie.


Dubrovnik-Budva

En quittant l’air iodé de la mer, la végétation reprend de l’épaisseur, elle tisse sur le corps gris clair de roche, une étoffe aux motifs diverses. Tout d’abord, par des forêts de cyprès qui épousent le relief et le coiffent d’étranges bâtonnets verticaux verts sombres. La grâce de la silhouette lorsque l’élément est isolé vire au grotesque du fait de sa répétition. À la fois précieux et pourtant négligeant à l’égard des subtilités de la pente qui l’accueille.


Plus loin, de beaux bosquets de lauriers sauvages se distinguent, puis d’autres encore. Ils sont des feux d’artifice qui offrent en pleine lumière du jour, de magnifiques explosions de fleurs blanches, roses et pourpres. Ils éclatent parmi une végétation devenant plus épaisse, plus rustique. L’ensemble foisonne, développe des charpentes complexes aux sections plus épaisses, s’étend au point de former une voûte au-dessus de la route. Je progresse sous une nef. L’ondulation du feuillage fait jaillir des scintillements de lumières orangées, sortes de vitraux sans figurations. La route la plus anodine s’en trouve transcendée.

J’apprends peu à peu à apprécier la qualité dissimulée des lieux considérés à tort comme intermédiaires.


Budva-Virpazar

J’aborde cette partie des Balkans avec le spectre d’un roman très étrange d’Herman Hesse. Roman qui m’avait laissé dans un premier temps un sentiment de frustration, puis de questionnement pour en digérer le contenu. Son titre, « voyage en orient » apparaît comme une promesse, celle de la découverte de terres nouvelles et dans leur sillage, des parfums, des saveurs.

Pourtant cette entreprise menée par « l’ordre » se dissout bien avant d’atteindre quelques rivages exotiques. Il s’étouffe dans cette région des Balkans, entre Montenegro, Albanie, Grèce, Macédoine. On pourrait l’associer à un naufrage terrestre dans cette région où la nature serait aussi hostile que vibrante. Flancs escarpés, rocailleux que le vent râpe, on peut entendre gémir les pierres ; vallées encaissées, obscures où poussent des épineux aux branches sèches et cassantes. Arbustes qui couvrent une faune proche de la terre, imperceptible, secrète, inquiétante.

« L’ordre » se désagrège et la promesse d’un voyage physique glisse peu à peu en un voyage intérieur, un questionnement personnel et collectif.


C’est avec ce bagage qu’à la sortie de Dubrovnik, je bifurque dans l’intérieur des terres. Expression bien fondée, j’ai l’impression d’entrer dans les terres, de ressentir l’étreinte de la pierre.


Virpazar-Shkodër

Je longe le lac de Skadarsko qui sépare le Monténégro de l’Albanie. La route en encorbellement surplombe par endroit de 300m la face de l’eau. Le relief est très accidenté, ne laisse que de rares surfaces planes chargées d’épineux. Je dois pourtant trouver un endroit pour camper et par chance, en empruntant un petit chemin de crête, je découvre qu’une partie de la pente a été aménagée en terrasse dans le but d’accueillir une oliveraie. Dans ce lieu parfaitement reculé, loin de l’agitation humaine, l’obscurité aidant à la concentration, j’écoute les sons de la nature. Le vent fait vibrer les feuilles d’un peuplier. On croirait entendre un filet d’eau couler entre les pierres. Clapotis, la sonorité du mot semble reproduire le bruit qu’il définit. Clapotis fait faire à la bouche les mêmes claquements ouvert, fermé puis ouvert que les feuilles du peuplier.

Allongé dans l’obscurité, mon oreille collée à la terre, j’écoute. Un animal s’approche, j’entends ses pas dans les feuilles séchées. J’apprends à déceler le bruit d’un froissement de celui d’un écrasement, tente de reconnaître ainsi l’animal qui tourne autour de ma tente. Sa respiration, ses mouvements, sa corpulence. Au cœur de cette attention, un autre son apparaît, celui de la terre elle même, d’une activité souterraine, de légers éboulis.

Cette plongée de micro-perception me fait croire à une intimité toute particulière avec la terre. Intimité unilatérale, car, tout autant que je n’aurais pas été là à tendre mon oreille, ces mêmes secrets, ces mêmes confessions, ces mêmes sons auraient été entonnés. Je suis bien seul dans cette relation à envisager une intentionnalité.


Shkodër-Burrel

Le soleil couchant, s’éloigne en direction de l’Europe, et offre un dernier clin d’œil fatal, rougeoyant qui domine les pentes du massif Rumija. La plaine de Shkodër, plongée dans la pénombre se dégorge de sa chaleur moite. Une heure plus tôt un serveur albanais me faisait part de son désarroi vis à vis de l’absence de touristes qui habituellement abondent en cette saison. Il a le sentiment que l’Europe les a sacrifié et m’encourage à écrire un livre qui témoigne de la souffrance générée dans son pays et dans les pays que je vais traverser.



Burrel-Peshkopi

Albanie, appels à la prière, le corps massif d’une vache dont la tête dépasse d’une bergerie décapitée, feux de fin de journée exhalant les essences de bois pour couvrir le déchet qui brûle.

Les routes sont cabossées, le macadam devient plus râpeux, se rassemble en de petites plaques sur lesquelles les roues viennent buter. C’est un ruban d’écailles que la végétation grasse du bas côté, plus dense envahit. Une peau d’animal, rêche, qui retient, qui éprouve, qui laisse des marques. Je slalome pour y chercher mon chemin. Guette pour repérer le pli d’asphalte du serpent qui s’est étourdi de chaleur. 

Mes yeux ne fixent que le cordon gris de la route que je déchiffre comme une carte, décèle les crevasses. Je le lis de la même manière que je lirais un territoire, mon attention s’est resserrée à ces quelques mètres qui me précèdent.

Je me sens enfin partir.


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"C'était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d'hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu'aux toits des grandes maisons séculaires, couverts de plaques de pierre grise, semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la ville.

Au voyageur qui la contemplait pour la première fois, la ville éveillait l'envie d'une comparaison, mais il s'apercevait aussitôt que c'était un piège, car elle les rejetait toutes ; elle ne ressemblait en effet à rien. Elle ne…


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Thomas
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