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03 - De Venise à Senj ( km 1834 - km 2553 )

Je retrouve la Slovénie plus de 15 après un premier voyage en autonomie. Les souvenirs restent précis, notamment l’émotion de franchir pour la première fois la frontière d’un pays non-limitrophe à la France. Une route nationale de nuit chargée de camions. L’obscurité alimentait le fantasme, le vacarme des moteurs, l’éblouissement des phares, ces présences humaines sans visages rendues brutales, nouvelle langue, d’autres signes, tout paraissait incertain. Nous avions l’impression de nous être éloignés du bord, de s’aventurer sans filet.

Au fil du temps, des expériences, on s’accoutume à ces bouleversements et malgré tout, une légère appréhension persiste. Faire confiance en l’imprévu est une tournure d’esprit altérée par le mode de vie quotidien qui nous incline au racinage et aux voyages maîtrisés.


Mes premiers kilomètres en Slovénie sont bien moins anxiogènes que 15 ans plus tôt. J’emprunte un chemin retiré dans la pleine lumière de l’après-midi d’été.

Des vestiges de murets parsèment la causse, épousent le relief des collines, les quadrillent en champs pour un bétail absent. Des éboulements de pierres crayeuses éclosent des rameaux de figuiers, ils élancent leurs jonchées de feuilles. Le fruit explose, la sève coule le long des branches, parfume le bord de route.

Les maisons des hameaux sont entretenues, les jardins fleuris et coquets sont composés de grimpantes. bignonnes, vignes, jasmins se joignent aux pergolas et ombragent les terrasses. Le long des structures métalliques, la nature dirigée forme la brou d’un noyau de pierre, foyer contenu pour l’hiver et qui s’ouvre et s’évente dans la douceur printanière.

Au milieu de l’été, les corps étourdis s’y réfugient et attendent patiemment l’heure fraîche. L’apparence bucolique des jardins contraste avec les corps des hommes, épais, charpentés, et leurs visages burinés par les saisons. À la vue de ces corps on ne peut mésestimer l’exigence de la terre. On ne doit pas se laisser tromper par la sensation d’un savoir vivre léger de l’arrière-pays, la cohabitation avec la nature est l’objet d’un équilibre sans cesse à reconquérir.

Je me faufile dans les rues pavées d’un village perché au dessus des vignes, trouve une terrasse en balcon, l’ombre d’un superbe noyer en a attiédi la pierre, me prépare un repas. J’ai la compagnie d’un chaton roux avec un seul œil que la chaleur a couché de tout son long. Je profite de la fin de journée, récupère peu à peu de ma lucidité, il sera facile de trouver un endroit pour dormir, la région est peu habitée, relativement aménagée malgré tout. Je trouverais une bergerie en pierre pour me protéger du vent qui s’est levé.


Traversée de la frontière entre la Slovénie et la Croatie, le douanier m’interroge sur ma destination. Il n’a pas l’air particulièrement suspicieux, pourtant je réponds la Grèce, histoire qu’il ne focalise pas son attention sur moi. J’ai du reste beaucoup de mal à revendiquer ma destination, à esquisser les contours du projet dans son ensemble. Quand la question m’a été posée alors que j’étais encore à Nantes, j’avais évoqué Lyon de peur de ne pas me sentir légitime d’être associé à un tel parcours. Puis, au bout de quelques jours, je me suis autorisé à espérer Venise, désormais il est question d’Istanbul. Au fur et à mesure que j’accomplis une part du projet, s’étend le spectre de mon ambition. La grande boucle est si incertaine, que je l’évoque avec déférence. Cette manière de cloisonner en étapes permet certainement de rendre par fragments le projet tangible, envisageable.


La frontière slovène derrière moi, la route plonge en direction de Rijeka. Le vélo s’emballe, le bruit régulier de l’engrenage est harmonieux. Je baisse la tête, la vitesse me fait plisser les yeux et à mesure que la mer s’approche, les pommettes se rehaussent, le visage se tire de part en part à l’horizontale, se tend plus que dans un sourire, dans une jubilation. L’horizon s’aplanit soutenu par le bleu pesant de l’adriatique. Déjà cette présence d’eau m’emballe, me met dans un état d’urgence.

M’y jeter, la voir, l’écouter, la sentir s’évaporer sur ma peau, lécher le sel qu’elle y dépose...

Je veux tout et maintenant et aussi être veillé par elle, à ne rien faire.

Je traverse rijeka sans être enclin à observer la ville et l’immense projet de reconversion qu’elle a engagé sur ses entrepôts. Les rues ont été burinées, je slalome entre les émergences des bouches d’égouts et évite le flot de véhicules insistants. La ville accrochée à sa colline est doublement séparée de son front de mer pour encore un temps. 

Une fois sorti de l’agglomération, dès la première anse je me jette à l’eau, je sens la température de mon crâne redescendre et ma peau se réunir sous l’étreinte attiédie de l’eau.

Calmé pour un temps je reprends la route et finalise une longue étape journalière de 145km afin de rejoindre l’île de Krk pour y camper. Une citation d’Alphonse Allais fait sinistrement échos au sentiment éprouvé 

Le long des côtes de Krk : « les familles, l’été venu, se dirigent vers la mer en y emmenant leurs enfants dans l’espoir souvent déçu d’y noyer les plus laids. »

 La route vers le sud par la côte est fréquentée, camping-car et caravanes font gronder les moteurs pour me dépasser dans les montées. J’hésite à entrer dans les terres mais la muraille que forme les premiers dévers des Balkans me dissuade aussi tôt. Entrer là dedans c’est ne pas savoir ni quand ni où en sortir. Je veux surtout sentir la mer à ma droite.

Plage après plage, camping après camping, le flux s’amenuise, la route deviendrait confortable si le vent ne s’était pas levé. Ici il s’appelle Bora, j’ai toujours trouvé poétique de nommer les vents, c’est en reconnaître le caractère, en apprécier les singularités. Il vient de terre, a pris du corps dans les Balkans et souffle à torrents secs et chauds vers la mer. Des lors que j’aborde un virage par l’extérieur, il me propulse vers le vide , en un fragment de seconde je suis pris par surprise, il a la main sur le vélo . Je ne peux que concéder cette inattention et simplement me préparer à la corriger à l’instant où son étreinte se sera desserrée. Tout au long de cette route en corniche sur la mer ce ne sont pas les jambes qui travaillent mais l’œil. L’attention ininterrompue, mes avant-bras se tétanisent. Même si les jambes, elles, tournoient, je me sens éprouvé nerveusement, mon regard par de courts instants se laisse happer par le bleu profond de l’eau dont la surface moutonne. Ce verbe m’a toujours amusé. Rendre actif la singularité animale, j’accepte le jeu d’en poursuivre l’image. J’envisage des centaines de moutons se cabrant à la surface de l’eau, singeant l’attitude de dauphins . Leur tonsure immaculée d’écume devenue presque anoblie en apposition d’un bleu affermit à ses profondeurs.

Des abords de la route émanent les odeurs d’immortelles brûlées, isolées entre l’asphalte et le parapet.

Leur odeur entre-ouvre le souvenir des dunes de noirmoutiers, les mémoires de mon père, les pentes escarpées du cap de creus, le jardin de ma mère, et la terre que j’ai simplement creusé de mes doigts, terre à qui j’ai confié dounia, ses cendres, immortelles.

Le vent m’étourdis, arque bouté sur le guidon je travaille tout le haut du dos. 

Un souffle sans discontinuer fait vacarme dans mes tympans, je résiste à une nouvelle embardée. Le couloir qui m’est alloué par les voitures est étroit, le bas côté est inexistant, une fois le ruban d’asphalte interrompu, le versant de la montagne part abrupte sur plusieurs dizaines de mètres jusqu’à l’eau. Mes avants-bras s’ankylosent.

Je ne pense qu’à réprimer les écarts provoqués par les rafales, observe quelques mètres plus loin dans les arbres si le souffle s’engaillardit . Je me focalise uniquement sur ça. Non, je m’émerveille. Des variations de teintes, de la profondeur du bleu, si sombre et pourtant si gonflée de lumière, ce miel d’eau et de sel. Je ne saisis pas bien ce qui fait le tableau que je vis .

Mes yeux, toujours se dérobent et poursuivent leur quête d’un tableau harmonieux, sans cesse me dispersent.  Presque toujours, l’œil est premier. Par instant, jetant subrepticement mon regard dans l’étendue d’eau, j’ai senti l’aspiration de m’y jeter, de plonger,entrer dans le ventre d’un saphir et souhaiter comprendre son monde intérieur.


Je rejoins Senj, une petite ville sur la côte entre Rijeka et Zadar. Le bourg a beaucoup changé , les crépis colorés mais fades ont recouvert et lissé les murs de pierres ajourés, ont voilé le charme désuet des jointoiements érodés. Au sol, de grandes dalles blanches réfractent la lumière et éblouissent, elles ont remplacé les cailloux ronds plantés dans le macadam. Autrefois contraints à des démarches instables, désormais, le pas, le pneu, l’œil glissent, semblent incités à la fuite. Malgré les modifications j’en reconnais les os, les tendons, mais c’est comme si un épais tissu en avait drapé le corps, épousant par endroit le squelette, s’en dérogeant à d’autres lieux. Je retrouve par séquences ma mémoire.

 Une dent creusée en contrebas de la petite place de l’église en double terrasse. La vieille épicerie de trois niveaux dont les planchers se sont effondrés, désormais réduite à quatre murs qui forment un photophore. Mais de l’amoncellement de bois au sol, les lierres et les ronces ont poussé et ont comblé toute la cheminée de pierre. Phytophore ? 


La rue descendant sur la première terrasse de l’église se courbait, j’y avais photographié un enfant courant dans la pente, les gestes incertains mais emportés par le cordon hérissé de pierre. Il débouche toujours sur le bel albizia qui a grandi dans son recoin baignant de soleil. Sous l’ombrelle délicate qu’il prodigue, de vieilles dames dans leurs vêtements de veuves, habits en popeline noire, observent la vie nouvelle. La dentelle de la feuille frémit fait vibrer l’ombre sur leur visage. Atrophié de muscles et de chaire, la peau tombe, confère un regard triste.

Des familles, la chair saisie par le soleil, remontent de la plage, les roues de leurs valises butent sur la pierre jamais assez lisse. 



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3 Comments


Brigitte Dubost
Brigitte Dubost
Mar 17, 2021

Pour la route...😉

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Brigitte Dubost
Brigitte Dubost
Mar 17, 2021

Je revois vos commentaires et vos photos. Bravo


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" D'être seul et de se taire, on voit les choses autrement qu'en société ; en même temps qu'elles gardent plus de flou elles frappent davantage l'esprit ; les pensées en deviennent plus graves, elles tendent à se déformer et toujours se teintent de mélancolie. Ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce dont en société vous vous seriez débarrassé en échangeant un regard, un rire, un jugement, vous occupe plus qu'il ne convient, et par le silence s'approfondit, prend de la signification, devient événement, aventure, émotion. De la solitude naît l'originalité, la beauté en ce qu'elle a d'osé, et d'étrange, le poème. "


La mort à Venise - Thomas Mann - 1912

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